L’honorable Andrew Cardozo : Honorables sénateurs, je tiens d’abord à remercier le sénateur Loffreda d’avoir lancé cette interpellation sur la contribution des immigrants au Canada et de présider le Groupe de travail du Sénat sur l’immigration.
Environ 95 % des Canadiens sont issus de l’immigration. Pour que le débat reste d’actualité, je me concentrerai principalement sur les Canadiens qui ont immigré ici au cours de leur vie.
Je soulignerai le rôle de quelques personnes, puis je ferai quelques observations sur un groupe précis d’immigrants, soit les personnes qui travaillent dans le domaine de la santé et des soins aux aînés.
[Français]Tout d’abord, Yoshua Bengio est un informaticien reconnu comme l’un des trois parrains de l’intelligence artificielle, l’IA. Le professeur Bengio est né en France. Sa famille a émigré à Montréal dans les années 1960. Il a bâti sa carrière universitaire ici, au Canada. Il a reçu le prix Turing, une distinction considérée comme le prix Nobel de l’informatique, ainsi que l’Ordre du Canada et plusieurs autres décorations. J’ai eu le plaisir de lui remettre la Médaille du couronnement du roi Charles III l’année dernière dans cette Chambre.
Le professeur a fondé Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle, un centre de recherche en intelligence artificielle de renommée mondiale qui forme et attire les meilleurs scientifiques du domaine. Il a été un ardent défenseur d’une intelligence artificielle plus responsable et éthique, ainsi que de la sécurité de l’IA.
[Traduction]Alors que bon nombre de ses pairs sont partis rejoindre de grandes entreprises américaines spécialisées dans l’intelligence artificielle et aux moyens financiers considérables, le professeur Bengio est resté ici pour porter haut les couleurs du Canada. Ainsi, il fait rayonner notre expertise dans le monde entier — aux côtés d’un autre pionnier de l’intelligence artificielle et immigrant au Canada, Geoffrey Hinton — en ce qui concerne les avancées technologiques de pointe.
Je voudrais maintenant vous parler de John Menezes, un immigrant de première génération qui est arrivé au Canada avec le même espoir que partagent de nombreux nouveaux arrivants : se construire une vie épanouissante dans un pays qui récompense le travail et la persévérance. Il a fondé Stratejm, une entreprise de cybersécurité basée à Mississauga. Il a fait de cette jeune pousse une entreprise de services de sécurité gérés qui est connue à l’échelle nationale.
Au fil des ans, l’entreprise a embauché des dizaines de professionnels canadiens hautement qualifiés et a contribué à protéger des infrastructures essentielles, des hôpitaux, des entreprises et des organismes du secteur public à l’échelle du pays contre les cybermenaces.
En 2024, Stratejm a été rachetée par Bell Canada, ce qui en fait un très bel exemple d’entreprise locale fondée par des immigrants qui a pu se développer, créer des emplois, renforcer la sécurité nationale et, au bout du compte, intégrer l’une des sociétés les plus solidement établies du Canada. Cette histoire témoigne non seulement d’une réussite commerciale, mais aussi de la contribution plus large des immigrants au Canada.
La Dre Theresa Tam — un nom qui nous est familier à tous — a occupé le poste d’administratrice en chef de la santé publique du Canada jusqu’en juin 2025. La Dre Tam est née à Hong Kong et a grandi en Grande-Bretagne, où elle a suivi une formation en médecine à l’Université de Nottingham.
Elle a poursuivi ses études au Canada, à l’Université de l’Alberta puis à l’Université de la Colombie-Britannique, où elle s’est spécialisée dans les maladies infectieuses infantiles. Elle a occupé des postes de direction à l’Agence de la santé publique du Canada avant d’être nommée administratrice en chef de la santé publique en 2017.
À ce titre, la Dre Tam a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre la pandémie, au point de devenir une figure bien connue du grand public. Elle a su offrir une présence stable et compétente, apaisant la population face à une crise d’une ampleur inédite.
Chers collègues, permettez-moi de vous parler d’une vaillante famille de la classe moyenne qui vit ici, à Ottawa. C’est une histoire qui illustre bien le rôle que jouent de nombreux immigrants au Canada.
Originaires du Bangladesh, Masuda et Firoze Anwar ont immigré au Canada au début des années 1970. Masuda a fait carrière comme fonctionnaire à l’Agence canadienne de développement international, puis à Affaires mondiales. Firoze a pour sa part fondé le Zuni Grill, un restaurant très couru du sud d’Ottawa, qui doit son succès à toute la famille. Leur fils Tariq est spécialiste des technologies de l’information et il est aussi connu sur la scène musicale d’Ottawa. Leur fille, comme ses amis aiment le rappeler, se passionne pour les sénateurs de deux façons. D’une part, il y a l’équipe de hockey. À ce sujet, elle a des opinions bien arrêtées qu’elle ne se gêne pas d’exprimer. D’autre part, il y a le Sénat du Canada. À cet égard, elle fait preuve d’un professionnalisme exemplaire et s’abstient d’émettre toute opinion. Elle occupe aujourd’hui l’un des plus hauts postes de fonctionnaire d’Ottawa. Vous l’aurez deviné, je parle de Shaila Anwar, la greffière du Sénat du Canada.
Des voix : Bravo!
Le sénateur Cardozo : Mon dernier exemple concerne les Canadiens qui travaillent dans le secteur de la santé. Il s’agit d’une observation fondée sur mon expérience personnelle.
Ma mère a vécu dans une maison de retraite du nord-est de Toronto pendant environ huit ans, jusqu’en 2022. C’était un établissement qui comptait environ 100 résidents. Je veux que vous réfléchissiez à certains de ces chiffres : au cours des huit années qu’elle a passées à cet endroit, j’estime qu’environ 10 à 15 % des résidents ou des clients étaient des immigrants. En revanche, le personnel — des employés de la cuisine aux serveurs, en passant par les réceptionnistes et les cadres supérieurs — était, en tout temps, composé à plus de 95 % d’immigrants. Autrement dit, sans les immigrants, ce foyer pour personnes âgées ne pourrait pas exister, et la centaine de résidents ne pourraient pas y vivre.
Il ne faut pas oublier que la plupart de ces travailleurs, comme les serveurs et les préposés aux services de soutien, travaillaient à temps partiel et étaient appelés au travail selon les besoins. Les serveurs pouvaient donc avoir un quart de travail de trois heures tôt le matin, pour le déjeuner, puis un autre quart de travail pendant le dîner ou même à l’heure du souper. Puisque les hypothèques et les loyers sont très chers à Toronto, la plupart des gens n’avaient pas les moyens de vivre à proximité. Pour arriver à joindre les deux bouts, certains faisaient des quarts de travail dans un Tim Hortons du quartier, où ils étaient encore moins bien payés. Vous souvenez-vous de la COVID? À ce moment-là, les préposés aux soins aux aînés n’avaient pas le droit de travailler ailleurs, et pourtant, ils continuaient à servir les aînés sans relâche.
Ils ont toujours accompli leur travail avec une attitude très positive, malgré leur salaire dérisoire. Ils ont pris leur travail au sérieux. Lorsqu’il y avait 100 résidants, ils ont répondu à 100 besoins particuliers : des aliments, des boissons et des choses que les gens aimaient et n’aimaient pas. Ils appelaient les résidants par leur nom, mais, plus souvent, ils leur disaient « très cher », « mon bon monsieur » et « ma belle madame ». Ces préposés aux bénéficiaires étaient très peu rémunérés, mais ils ont fait du Canada leur patrie et ont donné de la nourriture et des soins. Et surtout, ils ont toujours donné de l’amour aux aînés.
Quand j’entends des gens dire qu’on ne peut pas accueillir trop d’immigrants parce qu’ils seraient un fardeau pour nos services sociaux, une partie de moi se dit : « C’est plutôt paradoxal, non? » Sans la présence des immigrants, notamment ceux arrivés relativement récemment, bon nombre des services sociaux que nous tenons actuellement pour acquis n’existeraient pas.
Les immigrants occupent des postes à tous les niveaux de la société, des plus haut placés aux emplois les plus modestes et les moins payés. À quand remonte la dernière fois où vous avez vu un chauffeur de taxi ou un chauffeur d’Uber qui n’était pas un immigrant? À quand remonte la dernière fois où vous avez vu une personne blanche livrer de la nourriture? Uber et DoorDash existent parce qu’il y a une multitude de nouveaux arrivants, y compris ces fameux étudiants étrangers, qui sont prêts à occuper ces emplois précaires et mal payés pour que nous puissions trouver rapidement un chauffeur Uber, recevoir un colis livré par Amazon ou même nous faire livrer un café chaud du Starbucks situé à un coin de rue de chez nous.
Peut-être que le logo fléché d’Amazon devrait être accompagné d’un slogan disant « Emballé et livré par un travailleur immigrant mal payé ».
Je me suis souvent demandé ce qui arriverait si tous les immigrants faisaient la grève pendant une seule journée. Je suis sûr que cette idée de grève plaira au sénateur Yussuff. Il est parfois important de cesser le travail pour faire valoir un point.
Ma question a reçu une réponse partielle lorsque le gouvernement fédéral a réduit les quotas d’immigration au cours des dernières années. La baisse considérable du nombre d’immigrants prêts à travailler a entraîné une pénurie flagrante pour de nombreux employeurs du secteur privé, tout comme pour les collèges et les universités au Canada. Les étudiants étrangers constituent le pilier du financement de la majeure partie du système d’enseignement postsecondaire au Canada, ce qui représente un enjeu vaste et complexe. Il va sans dire que, sans une grande partie de ces étudiants étrangers, les universités et les collèges ont dû se réorganiser dans une large mesure.
Chers collègues, si je peux changer légèrement de sujet, le nombre de migrants dans le monde n’a jamais été aussi élevé. Selon les Nations unies, en 2024, le nombre mondial d’immigrants s’élevait à 304 millions, un chiffre qui a presque doublé depuis 1990. Il est préoccupant de constater que l’immigration est le principal facteur qui fait basculer le centre de gravité politique vers l’extrême droite aux quatre coins du monde, en particulier dans les pays développés. Pour certains, l’immigration transforme fondamentalement leur société d’une manière qu’ils jugent acceptable; pour d’autres, elle la transforme d’une manière qu’ils jugent inacceptable. La montée en puissance de l’extrême droite entraîne non seulement le recul des idées favorables à l’immigration, mais aussi des reculs en matière d’égalité des genres, de droits de la personne et de lutte contre les changements climatiques.
Jusqu’à présent, le Canada a échappé à ce sort. Il est un bastion de stabilité par rapport à la situation politique de bon nombre de pays similaires. Toutefois, nous ne devons pas nous considérer à l’abri de ces tendances. Bien que certaines des mesures prévues dans le projet de loi C-12 resserrent les lois sur l’immigration et la protection des réfugiés, nous pouvons les voir comme s’inscrivant dans un contexte plus large. Parfois, il faut prendre des décisions difficiles.
Chers collègues, j’aimerais souligner quelques points avant de conclure.
L’immigration est un avantage net pour la société et elle continuera de l’être. Nous continuerons d’accueillir des immigrants. Si nous voulons continuer à profiter de cet avantage, nous devons veiller à ce que les immigrants s’épanouissent en éliminant les obstacles qui les empêchent de contribuer pleinement à la société canadienne. En même temps, nous devons garder à l’esprit la nécessité de maintenir l’immigration à des niveaux raisonnables afin de ne pas ébranler un consensus qui, depuis de nombreuses années, est fragile.
Soit dit en passant, je tiens à préciser que je n’ai jamais appuyé la proposition de l’Initiative du Siècle, une organisation qui propose de porter la population du Canada à 100 millions de personnes d’ici la fin du siècle.
[Français]Chers collègues, la prochaine fois que vous suivrez une formation en français, le professeur sera probablement un immigrant originaire d’Haïti, de Djibouti, du Liban, de la France ou du Maroc.
Si certains craignent que les immigrants ne parlent qu’une seule des deux langues officielles, voire aucune à leur arrivée, et représentent ainsi une menace pour le bilinguisme, l’expérience que j’ai acquise au fil de nombreuses années d’étude du français m’a montré que les immigrants sont, en réalité, le pilier de la promotion du bilinguisme et que, sans les professeurs de français issus de l’immigration, nos efforts en faveur du bilinguisme seraient gravement menacés.
[Traduction]La prochaine fois que vous arriverez quelque part tard dans la nuit, votre chauffeur de taxi sera probablement un immigrant. Lorsque vous arriverez dans un hôtel après minuit, le réceptionniste sera sans doute un immigrant. La prochaine fois que vous commanderez un repas à domicile, le livreur sera sans doute un immigrant. La prochaine fois que vous passerez une radiographie, le technicien de laboratoire sera probablement un immigrant. La prochaine fois que vous irez à la pharmacie chercher vos médicaments sur ordonnance, le pharmacien ou peut-être le propriétaire de la pharmacie sera probablement un immigrant.
Ce sont ces pelotons d’immigrants qui, un peu partout au pays, font avancer la cause d’un Canada fort et doté de l’éventail de services sociaux et d’autres services qui jouent un rôle économique et qui nous permettent de prospérer et d’améliorer notre quotidien.
Des voix : Bravo!

