Le soixante-quinzième anniversaire de la guerre de Corée—Interpellation

Par: L'hon. Danièle Henkel

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Parliament, Ottawa

L’honorable Danièle Henkel : Très honorables collègues, il y a des guerres que nos livres, nos monuments et nos cérémonies ont largement retenues; il y en a d’autres dont le récit s’est transmis plus discrètement, non pas parce qu’elles furent moins importantes, mais parce que notre mémoire collective leur a accordé moins de place.

La guerre de Corée, aussi appelée « la guerre oubliée », appartient à cette catégorie. L’expression est imparfaite, mais elle dit bien le décalage entre l’ampleur du conflit, le sacrifice de ceux qui y ont pris part, et la place limitée qu’il occupe encore dans nos récits. Elle dit aussi le silence de nombreux vétérans revenus au pays, sans grands honneurs, parfois même sans que leur service soit pleinement compris.

[Traduction]

Je remercie la sénatrice Martin pour cette interpellation. Aujourd’hui, nous avons la chance d’accomplir une de nous responsabilités les plus fondamentales en tant qu’institution parlementaire : préserver la mémoire, améliorer les connaissances et transmettre ce savoir aux générations futures.

La guerre de Corée a débuté le 25 juin 1950 lorsque la Corée du Nord a envahi la Corée du Sud. Toutefois, ses origines remontent à la Seconde Guerre mondiale, à la division de la péninsule coréenne et à la confrontation idéologique de la guerre froide. Elle a commencé à un moment où le monde, qui sortait à peine d’une catastrophe, découvrait que même une paix durement gagnée pouvait rapidement être menacée.

Le Canada a répondu à l’appel des Nations unies. Il l’a fait dans un contexte international tendu, mais aussi pour défendre un principe qui était encore jeune et fragile à l’époque : la sécurité collective. Le Canada a compris qu’un acte d’agression ne concernait pas seulement les personnes directement visées; il a estimé que la paix reposait sur des règles, des institutions, des alliances et la volonté des démocraties de ne pas détourner le regard quand ces règles étaient enfreintes.

Plus de 26 000 Canadiens ont servi dans les forces armées pendant la guerre de Corée. Parmi eux, 516 ont fait le sacrifice ultime. Derrière chaque chiffre, il y a un nom, un visage, une famille et des lettres reçues trop tard ou qui n’ont jamais été envoyées. Tous étaient volontaires. Leur décision de servir dans les forces armées n’a pas été facile à prendre. Elle l’a été dans le contexte de la guerre froide, de l’anticommunisme et du souvenir encore vif de la Seconde Guerre mondiale. En fait, 45 % des volontaires en 1950 étaient des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale.

Les femmes ont également contribué à l’effort de guerre du Canada. Plus de 5 000 Canadiennes ont été recrutées dans les forces armées pendant la guerre de Corée, dont 60 infirmières militaires qui ont servi en Corée et au Japon, et qui se sont occupées des soldats blessés ou malades.

[Français]

Je tiens aujourd’hui à dire quelques mots sur une dimension qui demeure encore beaucoup trop discrète : le rapport du Québec à cette guerre.

Au Québec, la guerre de Corée est probablement encore plus oubliée qu’ailleurs au Canada. Elle survient pourtant dans un moment très particulier de notre histoire : avant la Révolution tranquille, dans une société encore marquée par les débats sur la conscription de la Première et de la Deuxième Guerres mondiales, et par un rapport complexe à la mémoire militaire.

Pourtant, des Québécois ont servi et des familles québécoises ont été touchées. Des Québécoises ont également pris part à cet engagement. Je tiens donc à mettre à l’honneur :

Marie Guimond, formée à l’École d’infirmières de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus à Québec, qui a été envoyée au Japon, puis à Séoul, où elle a soigné des militaires blessés;

Et Jacqueline Robitaille Van Campen, originaire de Québec, qui étudiait à l’Université Laval lorsqu’elle s’est engagée auprès de la Croix-Rouge canadienne en 1953. Elle a servi au Japon et en Corée, où elle apportait un soutien moral aux soldats pendant leurs périodes de repos.

Malheureusement, il reste difficile d’établir précisément l’ampleur de la participation québécoise, mais nous savons que, dans le contingent spécial initial, 3 134 des 10 567 hommes venaient du Québec, soit environ 30 %. Selon l’historien Pierre Vennat, environ le tiers des combattants canadiens en Corée étaient francophones. Ils ont été nombreux à porter l’uniforme du fameux Royal 22e Régiment, seul régiment d’infanterie régulière entièrement francophone au Canada, dont trois bataillons ont été déployés en Corée.

Pour ce régiment, l’un des épisodes les plus marquants demeure la cote 355. Elle est devenue un repère pour la mémoire, un lieu où l’on mesure non seulement la dureté des combats, mais aussi le courage de ceux et celles qui ont tenu, au risque de perdre leur propre vie; tenir une position, patrouiller, attendre pendant qu’on a froid, manquer de sommeil, vivre dans la boue et dans l’incertitude.

Les témoignages des vétérans nous ramènent à cette réalité concrète. Ils parlent des camarades qui ne revenaient pas toujours, des nuits passées dans des abris remplis d’eau, d’une couverture pour tenter de se réchauffer. Cela dit beaucoup de cette guerre d’endurance où le courage consistait souvent à tenir juste un jour de plus.

[Traduction]

Pourtant, même au milieu de ces épreuves, il y a eu des moments profondément humains. Des récits font état de soldats canadiens-français qui distribuaient des surplus alimentaires à des civils coréens affamés. Cette initiative, appelée « khaki charities » en anglais, ou « œuvres de bienfaisance en uniforme », montre que la participation du Canada ne se limitait pas à tenir la ligne de front. Elle consistait aussi à venir en aide à des enfants, à des familles et à des villages dévastés et, parfois, à poser un simple geste de compassion.

À l’été 1951, près de Séoul, le Royal 22e Régiment a accueilli un orphelin coréen de 6 ans, Nong Joo Noh, qui a rapidement été surnommé « William Royal ». Il a été nommé membre honoraire du régiment. On lui a remis un petit uniforme, attribué une couchette et confié quelques menus travaux au bureau du quartier-maître. Cette histoire nous rappelle que, au-delà des cartes et des batailles, la guerre a également été façonnée par des actes de protection, des liens humains et des gestes de compassion envers les civils coréens qui avaient enduré tant d’épreuves.

C’est cette partie de l’histoire que nous devons également transmettre.

Rendre hommage aux anciens combattants, c’est aussi reconnaître que, dans les périodes les plus tumultueuses de l’histoire, ce sont toujours les êtres humains qui portent le poids des décisions prises par les États.

[Français]

Derrière chaque conflit, il y a des trajectoires humaines, des familles inquiètes, des retours difficiles, des vies durablement changées, des silences qui s’installent autour de la table; des blessures visibles et d’autres que personne ne sait nommer.

La guerre de Corée nous enseigne aussi que l’armistice n’est pas toujours la paix. Le 27 juillet 1953, l’accord d’armistice met fin aux hostilités actives, mais il ne règle pas tout. Il ne réunifie pas la péninsule. Il ne guérit pas les familles séparées. Il ne transforme pas instantanément un pays dévasté en société stable.

Dans les années qui suivront, des Canadiens ont contribué à la stabilité, aux efforts de reconstruction et de développement de la Corée du Sud. Le Canada s’inscrit dans cette longue tradition qui cherche, au-delà des combats, à reconstruire les conditions mêmes de la paix.

Car la paix ne se limite jamais à l’absence de tirs. Elle commence lorsque les enfants retournent à l’école, lorsque les familles peuvent rentrer chez elles, lorsque la société se relève avec dignité et reprend ses habitudes.

[Traduction]

Quand on observe la Corée du Sud aujourd’hui, on constate tout le chemin qu’elle a parcouru. La République de Corée est une démocratie dynamique, une économie prospère, une société innovatrice et un partenaire stratégique du Canada. Cette réussite est le fruit du courage, de la résilience, des luttes démocratiques, du travail acharné et de la créativité du peuple coréen, ainsi que d’un contexte international qui a permis à cette société de se reconstruire et de s’épanouir.

Dans un monde où les tensions géopolitiques s’intensifient et où la région indo-pacifique est devenue un enjeu central pour la sécurité et la prospérité du Canada, la guerre de Corée est plus qu’un simple souvenir; c’est un avertissement. Elle nous met en garde contre ce qui peut arriver lorsque des équilibres fragiles se rompent. Cela nous rappelle également que la paix exige de la patience, de la persévérance et du courage diplomatique.

Pour que ce souvenir perdure, il faut le transmettre aux générations futures. Les jeunes générations ne savent pas grand-chose de cette guerre. Ce n’est pas une accusation, mais plutôt une invitation à partager cette histoire.

Nous devons faire une place à ces récits dans notre mémoire collective — pas une place bruyante ni triomphaliste, mais une place qui leur convienne.

[Français]

Honorables sénateurs, le « Pays du matin calme » porte un nom d’une très grande beauté, mais ceux qui y ont vécu la guerre ont connu des jours qui n’avaient rien de calme.

Se souvenir de la guerre de Corée, c’est dire aux vétérans, à leurs familles et à leurs descendants : « Votre histoire fait partie de notre histoire. » C’est aussi dire aux jeunes générations que la paix n’est jamais un acquis permanent. Elle se construit, elle se protège et, lorsqu’elle est transmise avec dignité, la mémoire peut encore servir la paix.

Merci. Meegwetch.

 

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