L’honorable Danièle Henkel : Honorables sénateurs, je tiens à remercier notre collègue le sénateur Tony Loffreda d’avoir proposé cette interpellation. À l’heure où, dans bien des démocraties occidentales, l’immigration nourrit les peurs et les caricatures, nous avons le devoir de ramener le débat aux faits, à l’histoire et à la nuance.
[Traduction]Pendant des décennies, l’immigration n’a pas été un sujet clivant dans la politique canadienne. Au contraire, elle faisait l’objet d’un vaste consensus à travers tout le spectre politique. Cela ne veut toutefois pas dire qu’il n’y avait aucun débat sur le sujet ni expression de préoccupations légitimes, mais ce consensus a permis l’implantation d’une politique d’immigration relativement stable, prévisible et axée sur les intérêts économiques et sociaux du pays.
Disons les choses comme elles sont : ce consensus est ébranlé. Les pressions exercées sur le logement, l’infrastructure et les services publics causent de véritables soucis à nos concitoyens. Nous ne pouvons pas balayer ces soucis du revers de la main, mais les nouveaux arrivants ne peuvent pas non plus être tenus seuls responsables des décisions de planification prises par les gouvernements qui se sont succédé au fil des ans.
Rendre tous les défis de notre époque attribuables à l’immigration serait également injuste et erroné. Nous devons rejeter les discours simplistes et les généralisations qui visent les familles qui ont choisi de venir au Canada en quête d’un nouveau départ.
Toute politique d’immigration digne de ce nom doit être planifiée, cohérente et axée sur les résultats. Il ne s’agit pas que d’accueillir les gens; il faut aussi les aider à s’intégrer et leur permettre de participer pleinement à la vie sociale et à l’économie du Canada. Après tout, l’immigration est indissociable de l’histoire de notre pays.
[Français]Notre pays est l’un des plus cosmopolites du monde. Selon le dernier grand Recensement de la population de 2021, près d’un Canadien sur quatre est né à l’étranger. Ici même, j’ai dénombré au moins 17 sénateurs qui ne sont pas nés au Canada. Cette réalité s’inscrit dans une histoire plus longue et elle commence bien avant l’immigration. Avant notre arrivée à tous, les Premières Nations et les Inuit vivaient ici depuis des millénaires. Leurs cultures, leurs droits et leurs savoirs font partie intégrante de notre histoire collective.
Soyons honnêtes : notre rapport à l’immigration n’a pas toujours été exemplaire. Le Canada a adopté des politiques discriminatoires à l’égard de ses propres Premières Nations, mais aussi des immigrants chinois, par exemple. Nous devons continuer d’apprendre de toutes les pages sombres de notre histoire. L’immigration, c’est aussi une composante du fonctionnement même de notre économie.
Je vais prendre le cas de ma province, le Québec. En 2024, pour 93 jeunes Québécois qui entraient sur le marché du travail, on comptait 100 départs à la retraite. Selon l’Institut du Québec, les quelque 1,2 million de Québécois en âge de prendre leur retraite seront plus nombreux que les jeunes travailleurs jusqu’en 2031. Sans apport migratoire, notre population active ne pourra plus croître au rythme de nos besoins économiques et sociaux.
[Traduction]Bon nombre des services essentiels nous sont fournis par des travailleurs qui sont venus au Canada grâce à l’immigration. Ce ne sont pas des conjectures, mais des faits. En voici quelques-uns : dans le domaine de la santé, 37 % des médecins, 43 % des pharmaciens, 45 % des dentistes et plus de 40 % du personnel infirmier et du personnel connexe sont des immigrants.
Dans les secteurs scientifiques et technologiques, qui façonnent l’économie de demain, 35 % des programmeurs informatiques, 43 % des ingénieurs et 57 % des chimistes sont nés à l’étranger.
Dans le secteur de la construction et des travaux d’infrastructure, le constat est le même : 41 % des architectes, 40 % des ingénieurs civils et près du quart des couvreurs sont des immigrants.
Plus de la moitié des personnes qui fournissent des services à la petite enfance sont également issues de l’immigration. À l’échelle du pays, les immigrants représentent 51 % des propriétaires d’entreprise qui ont du personnel rémunéré dans le secteur des aliments et des boissons.
Que nous disent ces chiffres? L’immigration ne joue pas un rôle accessoire dans notre économie; elle est présente dans nos hôpitaux, dans nos laboratoires, sur nos chantiers, dans nos entreprises et dans nos services locaux. Elle fait partie de notre capacité collective de faire fonctionner le pays jour après jour.
[Français]Derrière cette contribution importante, il y a un paradoxe canadien dont nous parlons trop peu : nous sommes performants pour attirer des talents du monde entier, mais beaucoup moins efficaces quand il s’agit de leur permettre de déployer pleinement leur potentiel une fois au pays.
C’est là, chers collègues, que le débat sur l’immigration doit gagner en maturité. La question n’a plus seulement trait au nombre de personnes que nous accueillons, mais à ce que nous faisons réellement des compétences, de l’expérience et des qualifications que nous faisons venir ici.
[Traduction]Pourtant, trop souvent, ceux qui arrivent ici se heurtent encore à un véritable labyrinthe d’obstacles : des diplômes qui ne sont que partiellement reconnus, des retards administratifs, des obstacles professionnels et des cloisonnements réglementaires entre les provinces.
Il y a aussi la fameuse « expérience canadienne ». Combien de fois des personnes qualifiées se font-elles dire qu’elles n’ont pas d’expérience canadienne, même si elles ont dirigé des équipes et des entreprises internationales, exercé des professions réglementées ou géré des projets complexes ailleurs dans le monde? Trop souvent, cette expression cache une forme de discrimination.
Parfois, cette logique frôle l’absurde. Nous disons aux gens qu’ils ont besoin d’avoir de l’expérience au Canada pour décrocher leur premier emploi qualifié, tout en leur refusant justement la possibilité d’acquérir celle-ci.
[Français]Je suis passée par cette barrière invisible à mon arrivée au Canada. Pendant plusieurs années, j’ai cumulé des emplois bien en deçà de mes qualifications pour subvenir aux besoins de ma famille — et je ne suis pas un cas isolé.
Nous connaissons tous ces situations absurdes où des ingénieurs conduisent des taxis et où des médecins font du secrétariat médical en attendant des années pour être en mesure de pratiquer leur métier.
Des professionnels hautement qualifiés se retrouvent confinés à des emplois bien en deçà de leurs compétences, alors que nos entreprises, nos hôpitaux et nos chantiers manquent de travailleurs.
[Traduction]Les données de Statistique Canada le confirment : les immigrants ayant un diplôme universitaire sont deux fois plus susceptibles que les travailleurs nés au Canada d’occuper un emploi en deçà de leurs compétences. C’est indigne d’un pays comme le nôtre.
Comprenons-nous suffisamment ce que cette situation nous coûte collectivement? Selon une étude réalisée par l’équipe Services économiques RBC, l’écart salarial entre les immigrants et les non-immigrants pour un travail équivalent équivaut à environ 2,5 % du PIB du Canada, soit plus de 50 milliards de dollars par année. C’est le prix à payer quand le pays n’utilise pas pleinement les talents qu’il a choisi d’accueillir. Pire encore, certains de ces talents finissent par choisir de quitter le Canada.
[Français]Selon le rapport intitulé Des occasions manquées 2025 de l’Institut pour la citoyenneté canadienne, un immigrant sur cinq quitte le Canada dans les 25 années suivant son arrivée. De plus, ce sont souvent les plus qualifiés qui partent les premiers : les titulaires d’un doctorat sont presque deux fois plus susceptibles de quitter le pays que ceux qui ont un baccalauréat.
Disons-le simplement : nous avons un système performant pour attirer, mais imparfait pour ce qui est d’intégrer et de retenir.
Nous devons aussi avoir l’honnêteté de reconnaître une autre réalité : une part croissante des emplois que notre société peine à pourvoir repose aujourd’hui sur l’immigration. L’entretien, la restauration, l’hôtellerie, l’agriculture, les soins aux personnes âgées : ces métiers sont essentiels au fonctionnement du pays, mais ils sont peu attractifs pour la main-d’œuvre locale. Toute politique sérieuse en matière d’immigration doit en tenir compte.
Reconnaître la dignité de ces métiers, c’est aussi reconnaître ceux et celles qui les exercent. De tout ce qui précède, je tire une conviction simple.
[Traduction]Pendant trop longtemps, notre débat public sur l’immigration s’est concentré sur une seule question : combien? Aujourd’hui, la question centrale est différente. Que faisons-nous vraiment avec les gens que nous accueillons?
Sommes-nous en mesure de reconnaître les titres de compétence et les aptitudes assez rapidement? Sommes-nous en mesure d’amener les ordres professionnels, les employeurs, les universités et les provinces à participer à un véritable dialogue, afin d’établir des voies plutôt que des labyrinthes? Autrement dit, nous ne devons pas nous contenter d’attirer des talents. Nous devons bâtir un modèle qui permet aux gens de réussir afin que ceux qui choisissent le Canada puissent y faire pleinement leur contribution, y prospérer et y rester.
Il y a aussi une dimension que nous oublions trop souvent : le travail est un puissant instrument d’intégration. Il permet aux gens de trouver leur place, de se faire accepter et d’améliorer leur situation. C’est une question de dignité humaine. Il permet aux parents de regarder leurs enfants et de dire : « Voici ce que je fais ici. C’est ainsi que je contribue. » Une intégration économique réussie est le pilier le plus solide de l’intégration sociale et culturelle.
[Français]Chers collègues, défendre l’immigration au Canada, ce n’est pas refuser de voir les tensions. C’est précisément parce qu’elles existent qu’il faut tenir un débat de qualité, ancré dans les faits, et non dans les peurs.
Défendre l’immigration, c’est exiger une politique qui prend au sérieux l’accueil, l’intégration et la rétention, autant que l’admission.
Ce dont je suis convaincue aujourd’hui, en regardant les chiffres et en repensant à mon propre chemin, c’est que ce pays peut faire beaucoup mieux, non pas en accueillant moins ni en accueillant aveuglément, mais en accueillant sérieusement.
L’immigration n’est ni un slogan ni un problème. C’est l’une des plus grandes ressources du Canada, à condition que nous prenions enfin la peine de la traiter comme telle. Merci.

