Le rôle essentiel des immigrants—Interpellation

Par: L’hon. Judy White

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Kings Cove, Newfoundland

L’honorable Judy A. White : Honorables sénateurs, puisque je suis la troisième à intervenir dans le cadre de cette interpellation, je crois que cela signifie que le sénateur Loffreda a accompli un tour du chapeau.

Comme il a été mentionné, ce débat arrive à point nommé, notamment au vu de certains discours défavorables à l’égard des immigrants qui circulent actuellement au Canada et dans le monde entier. Certains présentent la population immigrante comme une menace pour la sécurité publique, la santé publique et la stabilité économique et sociale. Ce genre de discours attise les sentiments négatifs, normalise la discrimination et justifie, dans certains cas, la violence.

À un moment pareil, il est essentiel de nous rappeler à quel point l’immigration est cruciale pour la prospérité et la croissance du Canada. L’immigration a façonné le tissu économique, politique, social et culturel de notre pays. Il est également important de se rappeler que, mis à part les peuples autochtones qui vivent sur ce territoire depuis des temps immémoriaux, tous les résidents du Canada ou leurs ancêtres ont déjà été des immigrants.

Son Honneur le Président intérimaire : Sénatrice White, je suis désolé de vous interrompre, mais pouvez-vous vous assurer que votre carte ne touche pas le podium?

La sénatrice White : Je suis désolée.

Dans mes observations, je tiens à me concentrer sur l’importance de l’immigration pour les collectivités rurales et les petites localités, ainsi que sur l’expérience des nouveaux arrivants dans ces endroits, en particulier dans les collectivités de Terre-Neuve-et-Labrador, où l’immigration est devenue de plus en plus importante pour s’attaquer au déclin de la population, aux pénuries de main-d’œuvre et au vieillissement de la population tout en soutenant le renouveau économique et la vitalité des collectivités.

Les nouveaux arrivants ont beaucoup de mal à s’établir au Canada, en particulier dans les petites localités, où les difficultés s’accentuent en raison de politiques qui, selon les recherches, favorisent souvent l’établissement des migrants dans les milieux urbains et qui font en grande partie fi des milieux non urbains. L’objectif de nombreuses politiques d’immigration est de répartir les immigrants dans l’ensemble du pays, mais les recherches montrent que le financement gouvernemental ne favorise pas adéquatement l’atteinte de cet objectif, ce qui a une incidence négative sur les petites collectivités.

En fait, certaines études qualitatives montrent que, même si les immigrants qui s’établissent dans des collectivités rurales ne s’en tirent généralement pas moins bien que leurs homologues qui s’établissent dans des collectivités urbaines, ils bénéficient de différents niveaux de soutien social et d’accès à des attraits culturels. Beaucoup vivent de l’isolement social, de la discrimination et du racisme et se heurtent à des obstacles pour régler ces problèmes. Cependant, la plupart des études universitaires ont porté sur l’immigration dans les grandes et moyennes collectivités, en particulier à Montréal, à Toronto et à Vancouver, où beaucoup de gens ont immigré. Par conséquent, les histoires d’immigrants qui s’établissent dans les régions rurales du Canada sont souvent négligées.

En tant que sénatrice de Terre-Neuve-et-Labrador, j’ai pu constater par moi-même la façon dont les nouveaux arrivants apportent une diversité culturelle, un esprit d’entreprise et de nouvelles perspectives qui renforcent la vie communautaire et qui soutiennent le développement régional à long terme.

Permettez-moi de vous raconter l’une de ces histoires. En juillet 2003, un jeune Bangladais arrivait à Stephenville, une petite municipalité de la côte ouest de l’île de ma province, après un long et fatigant voyage aérien, prêt à entamer un nouveau chapitre de sa vie.

Pour Khalid Nasim, que tous appellent Clete, ce premier jour au Canada a été inoubliable, non seulement à cause du vol éprouvant, mais aussi parce que tout était différent : l’air, le rythme, les gens. Il a immigré parce que son beau-père et sa future épouse étaient déjà des résidents permanents. En l’espace de six mois, son propre processus d’immigration était achevé. Ce qui était au départ une décision familiale est rapidement devenu un tournant majeur de sa vie.

Clete est fier de ses origines. Musulman pratiquant, il attribue au Bangladesh sa foi, son sens de la discipline et ses solides valeurs morales. Avant son arrivée au Canada, il avait déjà étudié à l’étranger, décrochant un baccalauréat en administration des affaires du Melbourne Institute of Technology, en Australie. Si ses études lui ont permis de développer des compétences en affaires, c’est Terre-Neuve-et-Labrador qui lui a offert l’environnement propice à son plein épanouissement.

Comme c’est le cas pour de nombreux nouveaux arrivants, les premiers mois de Clete n’ont pas été faciles. Malgré ses diplômes, il ne réussissait pas à obtenir un emploi dans son métier. Afin de subvenir aux besoins de sa famille grandissante, il a commencé à conduire un taxi. Ce choix s’est avéré un mal pour un bien. Conduire un taxi à Stephenville lui a permis de rencontrer toutes sortes de gens. Il m’a dit, avec le sourire, que c’était fantastique de faire de l’argent tout en rencontrant les gens. De nombreux clients ont été surpris de voir un Bengladais conduire un taxi local si loin du Bangladesh. Il faisait souvent l’objet de blagues terre-neuviennes, mais toujours dans le plaisir, dans l’esprit chaleureux et taquin qui caractérise si bien ma province. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à sentir qu’il avait sa place à cet endroit.

Ce qui a commencé par un travail avec le véhicule d’une autre personne s’est transformé en quelque chose de beaucoup plus grand. Clete a fini par acheter son propre véhicule, puis un autre, et un autre.

Aujourd’hui, il possède et exploite King’s Cab, qui comprend 11 voitures desservant la région de Bay St. George et 4 voitures desservant la ville voisine de Corner Brook. Son parcours entrepreneurial ne s’est pas arrêté là. En 2022, il a ouvert dans la ville Asian Food Mart, une épicerie spécialisée dans les aliments et les fournitures asiatiques qui aide à répondre aux besoins des nouveaux arrivants et des résidants de longue date à la recherche de divers produits.

En tant que nouvel arrivant entrepreneur, son plus grand défi était d’accéder à des informations claires. Comprendre comment créer et organiser une entreprise n’était pas chose aisée. Même aussi récemment qu’en 2023, il estimait que trouver des conseils précis et complets destinés aux propriétaires de petites entreprises exigeait de la ténacité et de la débrouillardise. Mais il a persévéré.

Lorsque je lui ai demandé comment le Canada se compare à son pays d’origine sur le plan des affaires, Clete a répondu avec franchise. Il a affirmé que l’environnement commercial canadien est sûr et exempt de corruption. J’ai ressenti une grande fierté lors de cette conversation avec lui. Il a expliqué qu’il a confiance parce qu’il n’y a pas de corruption dans le système. Il estime être traité équitablement. Même s’il trouve que les impôts sur les petites entreprises sont un peu trop élevés, il reste extrêmement reconnaissant pour la stabilité et la transparence du système.

Clete et son épouse élèvent six enfants, cinq filles et un fils, tous nés dans ma province. Le Canada, et plus particulièrement Terre-Neuve-et-Labrador, lui ont donné la possibilité d’élever sa famille dans la foi, de développer une entreprise et de mener une vie saine et paisible.

Pour Clete, la notion de « chez soi » ne se limite pas au lieu de naissance. Elle est aussi définie par les débouchés, l’équité, la communauté et la possibilité d’élever ses enfants. Pour cet homme qui est arrivé au terme d’un voyage éprouvant en juillet 2003, Stephenville n’est pas seulement l’endroit où il vit. C’est chez lui.

L’histoire de Clete en est une parmi des milliers d’autres dans l’ensemble du pays. Comme lui, de nombreuses personnes ont quitté leur famille, leurs amis, leur collectivité et tout ce qu’elles connaissaient pour se bâtir une nouvelle vie, attirées par la promesse du Canada : la promesse de la sécurité, de la stabilité, de possibilités, d’un bon gouvernement et d’une vie meilleure pour elles-mêmes et leurs enfants.

L’histoire de Clete nous rappelle également que l’immigration est essentielle à la stabilité économique et sociale des petites villes d’un bout à l’autre du Canada.

En effet, pour que le système d’immigration fonctionne bien, il faut que les niveaux d’immigration correspondent à notre capacité à accueillir convenablement les nouveaux arrivants en leur offrant un logement, des soins de santé accessibles et une éducation. Nous le savons. Nous comprenons que c’est la réalité. Pourtant, pendant que nous discutons des ajustements à apporter au système d’immigration et que nous révisons nos politiques, gardons bien à l’esprit les témoignages et les contributions des immigrants. Considérons toujours la diversité comme notre force et demeurons un pays fondé sur les principes d’inclusion, d’équité et de respect. Wela’lioq. Merci.

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