Mamadosewin (lieu de rencontre, marcher ensemble)

Le cent cinquantième anniversaire du Manitoba—Interpellation

Le cent cinquantième anniversaire du Manitoba—Interpellation

Le cent cinquantième anniversaire du Manitoba—Interpellation


Publié le 1 décembre 2020
Hansard et déclarations par l’hon. Patricia Bovey

L’honorable Patricia Bovey : Honorables sénateurs, j’aimerais tout d’abord souhaiter un joyeux 150e anniversaire à tous mes concitoyens du Manitoba, qui se démarquent dans de nombreuses disciplines, de la médecine à l’agriculture en passant par l’éducation, les affaires, le génie, l’architecture, l’aéronautique, l’athlétisme et j’en passe. Félicitations. À moi tout particulièrement, le Manitoba a permis de mener une carrière artistique et universitaire bien remplie et gratifiante. Je suis née au Manitoba et j’y suis retournée deux fois au fil des ans, comme un boomerang. Je remercie le sénateur Plett d’avoir lancé cette interpellation et je les remercie, la sénatrice Gagné et lui, pour la manière éloquente dont ils ont résumé l’histoire du Manitoba et décrit la résilience et la force de caractère de ceux qui y habitent.

Je n’étonnerai personne ici ce soir si je dis que je m’attarderai au côté créatif des Manitobains ainsi qu’aux nombreux et dynamiques carrefours culturels qui font la renommée de ma province depuis des siècles — en tout cas depuis bien plus longtemps que les 150 ans que nous soulignons cette année. Vous savez tous que je surnomme mon bureau « le mini-Manitoba » et vous avez reçu les publications célébrant l’art manitobain et les œuvres que j’y ai installées.

Je tiens à redire, en commençant, à quel point je suis fière d’être la première membre de ma famille à être née au Canada et à quel point je suis chanceuse que cela se soit produit au Manitoba. Comme beaucoup d’autres familles, la mienne était profondément attachée au Manitoba et elle a toujours été fière de pouvoir y vivre et y travailler. Mon père était un historien spécialisé dans le commerce de la fourrure et il a publié les journaux tenus dans les années 1770 par Samuel Hearne. L’explorateur y raconte notamment le temps qu’il a passé à Churchill, qui était le point de rencontre entre les Inuits, les Cris et les Dénés.

Mes deux maris décédés sont sur la liste des Manitobains remarquables et ils ont servi la province avec fierté et amour. L’un d’eux, John Bovey, était un archiviste provincial qui a fait venir à Winnipeg les Archives de la Baie d’Hudson du Royaume-Uni, une collection historique importante qui est devenue la première collection d’archives au monde désignée par l’UNESCO. Mon autre mari, John Harvard, était un journaliste primé. Il a ensuite servi le Manitoba comme député à la Chambre des communes pendant quatre mandats, puis comme lieutenant-gouverneur du Manitoba. Il s’est toujours fait le champion des Manitobains ordinaires de tous les coins de la province, célébrant leurs nombreux atouts et visages.

En 1970, année du centenaire du Manitoba, je suis retournée dans la province en tant que conservatrice très jeune et inexpérimentée au Musée des beaux-arts de Winnipeg. C’était pour travailler sur une grande exposition du centenaire présentant les expressions visuelles d’artistes itinérants, de jeunes artistes résidents et, plus tard, d’artistes professionnels de longue date. L’exposition présentait le travail des Premières Nations, notamment la broderie perlée exemplaire et le mâchouillage particulier de l’écorce de bouleau des créateurs des Premières Nations, ainsi que l’arrivée des premiers explorateurs qui ont découvert un paysage et des coutumes qu’ils n’avaient jamais vus auparavant. En 1821 est arrivé à la baie d’Hudson le premier artiste de formation pour faire une résidence dans l’Ouest canadien : Peter Rindisbacher, un jeune Suisse de 15 ans. La famille de Peter et ce groupe, qui pensaient arriver à la Nouvelle-Orléans, ont eu toute une surprise.

Ils se sont installés dans la colonie de la rivière Rouge, où ils ont vécu jusqu’en 1826. Le nouvel environnement de Peter et la faune qui s’y trouvait le fascinaient. Son œuvre a évolué en conséquence. Il a peint de nombreux portraits d’Autochtones pratiquant des activités traditionnelles et participant à des cérémonies de signature de traités, ainsi que l’intérieur de bâtiments de la région de la baie d’Hudson. Ses tableaux ont aussi représenté des Européens dans la région. Le respect, la sensibilité et l’habileté avec lesquels il a représenté ses sujets sont aussi époustouflants que ses paysages peints sur le vif qui mettent en valeur la luminosité des grands espaces manitobains.

Les premières œuvres d’artistes européens comprennent une gravure sur bois produite d’après une esquisse réalisée en 1769 par Samuel Hearne au fort Prince-de-Galles, une aquarelle de H. J. Robertson peinte à Fort Gibraltar en 1804 ainsi qu’une gravure de 1817 produite d’après une esquisse de lord Selkirk réalisée à Fort Douglas. La plupart des premiers artistes itinérants qui passaient dans la région faisaient partie de divers groupes d’explorateurs.

Notre province est demeurée un carrefour créatif depuis ce temps, et je crois que les nombreuses réalisations novatrices qu’elle a vues naître sont attribuables en partie à notre isolement géographique et à nos hivers rigoureux. Les riches discussions, les expériences interdisciplinaires et les soirées animées dans les ateliers et les galeries font partie intégrante de Winnipeg. Bruce Head, membre de l’Académie royale des arts du Canada, qui a passé toute sa carrière à Winnipeg sans jamais se sentir isolé, a dit ceci au sujet de son milieu :

Ici, vous pouvez vous informer de ce qui se passe dans le monde de l’art. Vous pouvez être actif, mais vous pouvez aussi choisir qu’on vous laisse tranquille, si c’est ce que vous voulez.

En 1870, lors de l’entrée de la province dans la Confédération, on l’a appelée la porte d’entrée de l’Ouest. Winnipeg était considérée comme la Chicago du Nord. Nous avons parlé de la dérivation du nom Manitoba et du fait qu’une de ses significations autochtones était « le lieu où habite Dieu ». C’est d’ailleurs le titre d’un des grands tableaux de l’artiste Robert Houle, né à Sandy Bay.

Le nom « Winnipeg » vient de la langue crie et veut dire « eaux troubles ou boueuses », une juste description, j’ai bien peur, de la couleur des eaux des rivières. J’adore patiner sur les rivières et amener les enfants à la confluence des rivières Rouge et Assiniboine, où la glace est de couleurs différentes. Je souligne que c’est l’endroit où est née l’économie de l’Ouest canadien. Le tableau The Dakota Boat, peint en 1905 par W. Frank Lynn, illustre avec une grande clarté le commerce et la vie de l’époque, les forts, Upper Fort Garry de la Baie d’Hudson, les Autochtones et les dirigeants de la Compagnie de la Baie d’Hudson, au centre du tableau, ainsi que la rivière et le coucher de soleil évocateur.

Le Manitoba est le berceau d’un très grand nombre d’innovations sur la scène artistique et culturelle du Canada. Par exemple, c’est sur les bords de la rivière Rouge que des peintures à l’huile ont été peintes à l’extérieur pour la première fois au Canada. L’artiste était William Hind, et c’était en 1862, plus de 40 ans avant la fondation du Groupe des sept et huit ans avant notre entrée dans la Confédération.

Pour réussir, les centres artistiques nécessitent plusieurs facteurs, y compris un leadership politique, comme nous l’avons entendu, une stabilité économique, une population suffisante et des artistes désireux de repousser les limites. Le Manitoba réunit tous ces facteurs.

L’influente section winnipegoise de la Women’s Art Association of Canada a été fondée en 1894 par un groupe de femmes déterminées et dévouées, dont l’innovation et la vocation sont à la base des fondements solides sur lesquels repose encore le milieu artistique de la province. Les membres de cette section et les responsables de la foire agricole de Virden ont contribué grandement à la scène artistique florissante de la jeune province, et leur leadership a donné naissance à plusieurs organisations à Winnipeg et dans le reste de la province. En effet, en 1893, la partie de la foire de Virden consacrée aux beaux-arts a connu un tel succès que les foires agricoles qui ont eu lieu plus tard dans la province sont devenues les principaux lieux d’exposition des arts visuels.

Le tout premier musée d’art municipal au Canada a été le Musée des beaux-arts de Winnipeg, qui a ouvert ses portes en 1912. À son inauguration, il a exposé des œuvres d’art autochtones, emboîtant ainsi le pas à la société artistique féminine de Winnipeg qui a fait la même chose dans les années 1890. Le Musée des beaux-arts de Winnipeg ouvrira en février le Centre d’art inuit dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire de la province. Le Musée des beaux-arts de Winnipeg fera œuvre de pionnier dans le domaine des programmes d’éducation et de sensibilisation à l’Arctique en partageant virtuellement ses importantes collections et recherches sur les Inuits, programmes qui dépendront toutefois de l’augmentation de la bande passante dans le Nord.

Le premier peintre abstrait du Canada, Bertram Brooker, travaillait dans au théâtre de Neepawa avant de peindre ses œuvres abstraites en 1927-1928. L’entreprise de photogravure Brigmans de Winnipeg, fondée en 1914 dans la capitale provinciale, a été, pendant de nombreuses années, le plus grand employeur d’artistes dans l’Ouest. Elle a obtenu le contrat de production du catalogue de vente par correspondance d’Eaton.

Au début des années 1930, le peintre de The Prairie, Lionel LeMoine Fitzgerald, de Winnipeg, était le seul membre occidental du Groupe des Sept. Trois décennies plus tard, en 1968, le Grand Western Canadian Screen Shop a été fondé à Winnipeg. Il a établi des rapports avec des studios de gravure de reproduction au Québec et à Terre-Neuve. Leurs rassemblements étaient légendaires et allaient jusque dans la rue.

Dans le cadre du 150e anniversaire, Regina et Winnipeg ont organisé des célébrations communes, et nous attendons le catalogue sous peu. Il est évident que, à partir de 1950, les artistes, les organisations, l’école d’art de Winnipeg, les collectifs et plus encore ont créé le phénomène qu’on a décrit comme « l’effet Winnipeg », qui est ressenti partout au Canada.

Sans surprise, les nouveaux médias ont révolutionné les formes d’art : les œuvres produites par ordinateur, les images numériques, les mèmes, les performances qui sollicitent la participation du public, l’art sonore et les créations interdisciplinaires ont proliféré.

Reva Stone, qui a reçu un Prix du gouverneur général en arts visuels, fait partie de ces artistes qui ont grandement repoussé les frontières à l’aide de réalisations comme Carnevale, une œuvre révolutionnaire qui utilise les nouveaux médias pour mobiliser le public. Il s’agit d’un double profil en aluminium d’une jeune fille qui se déplace comme un robot dans la salle d’exposition, qui interagit avec les visiteurs, prend leur photo, puis les affiche sur le mur. C’est fascinant.

Dans le cadre de son travail, Reva Stone explore maintenant l’intelligence artificielle, les études sur la surveillance et les préoccupations en matière de vie privée. Ces liens entre les arts et les sciences et les studios et les laboratoires de notre province sont importants et s’étendent même à l’échelle internationale avec le travail de personnes comme Aganetha Dyck, qui produit des représentations visuelles d’abeille depuis des décennies. Elle partageait les préoccupations des scientifiques du monde à ce sujet et a travaillé avec eux à de nombreuses occasions dans un effort concerté pour sauver les abeilles.

La semaine dernière, j’ai parlé au Sénat de certains de nos organismes artistiques et de plusieurs premières canadiennes. Par exemple, le premier théâtre régional anglophone au Canada a été le Royal Manitoba Theatre Centre, fondé en 1958 par John Hirsch et Tom Hendry à la suite du fusionnement du Winnipeg Little Theatre et du Theatre 77. Le théâtre a fait ses débuts à Winnipeg dans des salons résidentiels, notamment chez Claude Sinclair et son épouse, que j’ai appris à bien connaître des décennies plus tard.

L’esprit de collaboration entre les dramaturges, les danseurs, les acteurs, les compositeurs, les musiciens et les artistes visuels lors des premières prestations était inspirant, comme en témoignent nettement les biographies et les programmes, et cela demeure évident quand on assiste à une prestation aujourd’hui. John Hirsch a joué un rôle légendaire à Winnipeg.

Le Manitoba a également donné naissance à la première compagnie de danse contemporaine du Canada et la plus importante compagnie de danse moderne ayant été en activité sans interruption au pays, les Winnipeg’s Contemporary Dancers. Fondée en 1964 par Rachel Browne, la compagnie présente des œuvres partout au Canada et aux États-Unis. La danse est un élément clé de la constellation artistique de Winnipeg. Le Royal Winnipeg Ballet est l’une des plus anciennes compagnies de ballet du Canada. Fondé à titre de club en 1938 et à titre de compagnie en 1941, c’est la compagnie de ballet en activité depuis le plus longtemps en Amérique du Nord. Ses chorégraphies sur commande sont révolutionnaires et renversantes, qu’il s’agisse de Going Home Star — Truth and Reconciliation ou du plus traditionnel Casse-Noisette, dont la production de Winnipeg comporte un revirement et une mise en scène uniques. Depuis près de 80 ans, son école de ballet est une véritable institution. Comme je me rappelle mon incursion infructueuse dans le domaine du ballet à titre d’élève.

Je pourrais continuer à parler des productions et du travail de tous nos organismes, mais le temps m’en empêche. Permettez-moi d’évoquer la richesse, la créativité, l’inspiration et l’énergie des créateurs dont nous sommes si fiers.

Bien entendu, le Manitoba est la province des grandes écrivaines. Miriam Toews, connue comme la romancière extraordinaire, Carol Shields, surnommée la reine de la fiction de Winnipeg, Gabrielle Roy, romancière vedette franco-canadienne, bien sûr Margaret Laurence, qui était et demeure la fierté de Neepawa, Dorothy Livesay, poétesse célébrée d’un océan à l’autre, et bien d’autres encore.

Nos artistes, musiciens et cinéastes sont merveilleux eux aussi, et si vous pensez que je me vante, eh bien, c’est le cas. James Ehnes, violoniste de renommée mondiale, est né et a été formé à Brandon. Je pense aussi au groupe The Guess Who, aux Weakerthans, aux compositeurs Glenn Buhr, Sid Robinovitch, Sierra Noble, Rémi Bouchard, au musicien de jazz Ron Paley, à des cinéastes comme Guy Maddin, sans oublier plusieurs artistes visuels et céramistes. Leurs œuvres ont été colligées, vues, publiées et exposées partout dans le monde. Les artistes autochtones aussi méritent nos éloges. Le compositeur Andrew Balfour, l’écrivain Ian Ross et l’artiste visuel KC Adams n’en sont que trois exemples.

La créativité et les traditions des Manitobains ont rejoint les quatre coins de la planète. Par exemple, Peter Herrndorf, qui a longtemps été directeur du Centre national des arts, est Manitobain. Il a grandi tout près de la maison où j’ai habité pendant ma jeunesse.

La première université de l’Ouest canadien, le collège d’agriculture du Manitoba, a été fondée en 1877 et elle est devenue aujourd’hui l’université du Manitoba, qui a célébré son 140e anniversaire en 2017.

L’École d’art de Winnipeg, fondée en 1913, s’est officiellement jointe à l’université en 1951 et elle continue de former des artistes dans diverses disciplines avec conviction et consistance.

C’est la même chose du côté de la faculté de musique. Des Prix artistiques Sobey ont été remis à des étudiants de la faculté des arts, et des professeurs et d’autres artistes de renom ont reçu le Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques.

À l’hôpital Saint-Boniface, le premier hôpital de l’Ouest canadien, les arts ont joué un rôle important de soutien à la guérison depuis des décennies, en fait, depuis sa fondation.

Je pourrais continuer, mais vous comprenez toute la créativité débordante que le Manitoba a connue. C’est vraiment une province pionnière qui a accueilli des immigrants dès les débuts : des Islandais — c’est d’ailleurs le foyer de la plus grande communauté islandaise à l’extérieur de l’Islande; des Écossais, qui ont fondé la colonie de la rivière Rouge; des Philippins, qui ont contribué de manière incommensurable au tissu de la province. En effet, je crois que tous les pays au monde sont représentés dans la population du Manitoba.

Honorables sénateurs, je suis évidemment fière d’être Manitobaine. Je vous invite tous à venir participer à l’un de nos festivals, concerts, théâtres en salle ou en plein air, expositions ou visites de studios. Ce serait un honneur pour moi de vous accueillir dans notre centre de création spécial et dynamique. Je vous remercie.