L’honorable Amina Gerba : Honorables sénateurs, il y a quatre ans, en 2022, j’ai eu l’honneur de prononcer mon premier discours en réponse au discours du Trône. J’y invitais le Canada à regarder l’Afrique autrement : non pas comme un continent périphérique de notre politique étrangère, mais comme un partenaire stratégique de premier plan. Quatre ans plus tard, quel chemin a été parcouru?
Tout d’abord, j’ai eu l’honneur de devenir votre coprésidente au sein de l’Association parlementaire Canada-Afrique, et ce, jusqu’à aujourd’hui. Je tiens à vous remercier, chers collègues, de m’avoir accordé votre confiance, à titre de parlementaire qui, en 2022, était une sénatrice débutante, sans aucune expérience en diplomatie parlementaire.
En 2025, le Canada a adopté sa première Stratégie du Canada pour l’Afrique, qui vise à renforcer les relations diplomatiques, économiques et humaines avec les pays africains. Deux dialogues de haut niveau se sont tenus avec l’Union africaine, en 2022 et en 2024. Un observateur permanent du Canada auprès de l’Union africaine a été nommé. Les postes d’envoyé spécial pour l’Afrique et le Sahel ont été créés. Le Canada a transformé son bureau du Bénin en une ambassade et son bureau en Zambie en haut-commissariat.
Le président de la Banque africaine de développement, M. Sidi Ould Tah, ainsi que le secrétaire général de la zone de libre-échange continentale africaine, M. Wamkele Mene, ont été reçus officiellement au Canada. Plus récemment, la ministre des Affaires étrangères a effectué une première mission officielle au Bénin et en Côte d’Ivoire.
En 2026, il y a aussi eu des gestes de rapprochement avec le Maroc, l’annonce de vols directs d’Air Canada vers le Nigeria et une rencontre du premier ministre Carney avec l’industriel et homme le plus riche d’Afrique, selon le classement de Forbes, le Nigérien Aliko Dangote. Ces initiatives méritent d’être saluées, même si elles n’ont pas encore donné de résultats concrets.
En décembre 2026, le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international a déposé un rapport intitulé « Canada-Afrique : Saisir une opportunité stratégique ». Je saisis cette occasion pour saluer le travail remarquable de tous les membres de ce comité, dont j’ai le privilège de faire partie, et qui est présidé par le sénateur Peter Boehm. Au cours de cette étude historique, nous avons consacré 26 heures à l’écoute de plus de 65 témoins. Le constat des 21 recommandations contenues dans ce rapport est sans équivoque : le Canada doit s’engager pleinement en Afrique s’il ne veut pas manquer le coche. Je répète : le Canada doit s’engager pleinement en Afrique s’il ne veut pas manquer le coche.
[Traduction]L’une des principales conclusions du rapport est claire : l’Afrique représente une occasion stratégique pour le Canada, mais nos relations avec ce continent ont trop souvent été fragmentées et incohérentes. C’est pourquoi le rapport préconise une approche audacieuse, coordonnée et soutenue.
L’urgence est évidente : pendant que le Canada débat, nos partenaires établissent déjà des positions économiques, commerciales et diplomatiques stratégiques partout en Afrique.
[Français]Honorables sénateurs, nos principaux partenaires et concurrents ont lancé des initiatives ambitieuses. L’Union européenne a lancé la stratégie Global Gateway et le paquet d’investissements Afrique-Europe, qui prévoit environ 150 milliards d’euros en investissements sur le continent africain. Le Japon, dans le cadre de la Tokyo International Conference on African Development (TICAD 8), a annoncé une mobilisation de 30 milliards de dollars américains en investissements publics et privés. La France a co-organisé avec le Kenya le sommet Africa Forward, tenu à Nairobi en 2026, qui a été présidé par le président français. Au cours de ce sommet, il a annoncé des investissements en Afrique de l’ordre de 23 milliards d’euros. En 2024, l’Italie a lancé le Plan Mattei for Africa, qui finance des projets et mobilise les entreprises italiennes dans des secteurs stratégiques en Afrique. Même les États-Unis viennent de prolonger jusqu’en 2028 l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) afin de maintenir l’accès préférentiel de plusieurs dizaines de pays africains au marché américain. La Chine, quant à elle, demeure le principal partenaire commercial de l’Afrique et continue d’élargir sa présence économique sur le continent. Les actions des grandes puissances économiques démontrent la place centrale qu’occupe l’Afrique sur l’échiquier mondial.
Lorsque Sa Majesté le roi Charles III a ouvert cette 45e législature, il a prononcé les mots suivants, et je cite :
[…] en respectant les valeurs qui lui sont propres, le Canada peut se forger de nouvelles alliances et une nouvelle économie au service de toute sa population.
Honorables sénateurs, j’ai la profonde conviction que ces nouvelles alliances passent aussi par le renforcement de notre partenariat avec l’Afrique. Or, les chiffres montrent que nous avons commencé à avancer, mais qu’il reste encore beaucoup à faire. Selon le Bureau de l’économiste en chef, les échanges commerciaux entre le Canada et l’Afrique ont atteint près de 19 milliards de dollars en 2025, soit une augmentation de 22,5 %. Pourtant, elles représentent toujours moins de 1 % de l’ensemble des exportations canadiennes. Autrement dit, malgré les progrès réalisés, le potentiel demeure largement inexploité.
J’entends parfois dire que l’Afrique ne représenterait pas encore un rendement suffisant pour justifier un engagement plus important du Canada. Cette affirmation défie une logique élémentaire : personne ne diversifie son portefeuille en investissant uniquement là où il est déjà présent. Le gouvernement du Canada s’est donné pour objectif de doubler les exportations canadiennes vers les marchés hors États-Unis au cours de la prochaine décennie. Si nous sommes sérieux à propos de cette diversification, nous devons accepter qu’elle se construise sur un horizon à long terme. C’est précisément sur cet horizon qu’il faut évaluer notre présence en Afrique.
Le continent compte aujourd’hui plus de 1,5 milliard d’habitants. D’ici le milieu du siècle, en 2050, près d’une personne sur quatre dans le monde sera en Afrique. L’Afrique disposera alors de la plus importante population active de la planète. Or, aujourd’hui, le risque est souvent invoqué pour justifier l’inaction sur le continent africain. Dans le cas de l’Afrique, ce risque est souvent davantage perçu que réel. Nous continuons —
Son Honneur le Président intérimaire : Sénatrice Gerba, je suis désolé de devoir vous interrompre.
[Traduction]Honorables sénateurs, il est 19 heures. Conformément à l’article 3-3(1) du Règlement, je suis obligée de quitter le fauteuil jusqu’à 20 heures, moment où nous reprendrons nos travaux, à moins que vous souhaitiez ne pas tenir compte de l’heure.
Vous plaît-il, honorables sénateurs, de ne pas tenir compte de l’heure?
Des voix : D’accord.
Des voix : Non.
Son Honneur le Président intérimaire : J’ai entendu un « non ».
Honorables sénateurs, le consentement n’a pas été accordé. Par conséquent, la séance est suspendue, et je quitterai le fauteuil jusqu’à 20 heures.
(La séance du Sénat est suspendue.)
(Le Sénat reprend sa séance.)
[Français]L’honorable Amina Gerba : Le risque est souvent invoqué pour justifier l’inaction. Dans le cas de l’Afrique, ce risque est souvent davantage perçu que réel. Nous continuons parfois à regarder le continent à travers des perceptions anciennes, alors que la réalité économique a profondément changé en Afrique.
Si le risque était aussi insurmontable qu’on le prétend, pourquoi l’Union européenne, le Japon ou la France annonceraient-ils des dizaines de milliards de dollars en investissements?
Les autres grandes économies ne nient pas l’existence du risque; elles ont simplement choisi de le gérer et d’agir avec lui.
Partout dans le monde, des institutions financières publiques et internationales utilisent des mécanismes de garanties afin de réduire les risques assumés par les investisseurs privés.
Le rapport du Sénat recommande d’ailleurs que le Canada renforce son soutien à Exportation et développement Canada (EDC) pour soutenir nos entreprises dans leur diversification en Afrique.
L’immensité du continent africain, avec ses 54 pays, est aussi souvent utilisée comme prétexte à l’inaction.
Le Canada n’a pas besoin d’être partout. Mais il doit être présent quelque part. Il doit identifier des pays partenaires et des régions prioritaires, des secteurs où il excelle, qu’il s’agisse de l’agriculture, de l’intelligence artificielle, des infrastructures, de l’énergie propre, de l’éducation, de la santé globale ou des minéraux critiques. On doit faire un choix.
Le rapport du Sénat recommande également une approche multilatérale dans nos relations avec le continent africain, notamment auprès de l’Union africaine et des communautés économiques régionales.
[Traduction]Honorables collègues, alors que d’autres pays investissent des milliards de dollars, la présence économique du Canada demeure modeste. Nous avons jeté les bases. Maintenant, nous devons bâtir à long terme. Les pays africains cherchent, eux aussi, des partenaires fiables, et le Canada a l’occasion d’en faire partie. Notre pays a des institutions solides, un environnement commercial stable, une expertise reconnue et une réputation internationale enviable, mais la réputation à elle seule ne suffit plus.
[Français]L’un des plus grands atouts inexploités du Canada réside d’ailleurs parmi nos citoyens —
Son Honneur la Présidente : Sénatrice Gerba, le temps alloué pour le débat est écoulé, demandez-vous le consentement pour terminer votre discours?
La sénatrice Gerba : Je vous remercie, madame la Présidente.
Son Honneur la Présidente : Le consentement est-il accordé?
La sénatrice Gerba : Je vous remercie, honorables sénateurs. L’un des plus grands atouts inexploités du Canada réside d’ailleurs parmi nos citoyens. Plus de 1 million de Canadiens ont des racines africaines. Ils constituent un formidable pont entre notre pays et l’Afrique et ils ne demandent qu’à être davantage impliqués.
Honorables collègues, je souhaite mettre de l’avant, à ce moment-ci, deux actions concrètes permettant d’accélérer la mise en œuvre de notre stratégie pour l’Afrique.
Premièrement, le gouvernement doit maintenant assurer le financement de la stratégie pour l’Afrique et adopter un plan de mise en œuvre assorti d’un échéancier clair, d’objectifs mesurables et d’un suivi des résultats. Le rapport du Sénat en parle.
Deuxièmement, je recommande au gouvernement de mettre en place un conseil consultatif Canada-Afrique sur les relations d’affaires, inspiré des modèles américain, français et britannique, réunissant des représentants du secteur privé, de la diaspora et des milieux économiques canadiens et africains.
Ce conseil aurait pour mandat d’identifier les occasions d’affaires, de cerner les obstacles au commerce et à l’investissement et de conseiller le gouvernement sur les mesures à prendre pour renforcer la présence économique du Canada en Afrique. Lorsque j’ai pris la parole dans cette enceinte en 2022, certains considéraient l’Afrique comme un marché du futur. En 2026, honorables sénateurs, l’Afrique est devenue un acteur incontournable du présent. Le Canada doit en prendre acte et participer à la transformation économique de l’Afrique. Je vous remercie. Asanté Sana.
Des voix : Bravo!

