L’honorable Amina Gerba : Honorables sénatrices et sénateurs, je prends la parole aujourd’hui pour exprimer mon appui au projet de loi S-243, Loi relative au cadre national sur la santé des femmes au Canada. Je salue la sénatrice Henkel pour cette initiative et pour la rigueur de son travail. Je salue également l’ensemble des sénateurs qui ont déjà nourri ces débats; on vient d’ailleurs d’entendre notre collègue le sénateur Ravalia. Il s’agit d’un dossier essentiel.
Je ne voudrais pas revenir sur mon histoire personnelle, que je vous ai déjà racontée, ou parler de mon vécu au sein du système de soins de santé, mais c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai accepté de faire ce discours au Sénat.
La santé des femmes ne peut être reléguée au second plan. Elle est au cœur de la santé publique. Elle reflète directement la qualité et l’équité de notre système de soins. Malgré les avancées, des lacunes systémiques persistent, notamment les symptômes mal reconnus, les diagnostics tardifs et les traitements inappropriés et inadaptés. Ces défaillances ne relèvent pas d’erreurs isolées, mais d’un modèle qui n’intègre pas suffisamment les spécificités biologiques, sociales et culturelles des femmes.
Le projet de loi S-243 comble ces lacunes en proposant un cadre national cohérent, articulé autour de quatre verbes d’action : comprendre, prévenir, former et coordonner. Le but de ce projet de loi est clair : passer d’un système qui corrige après coup à un système qui anticipe, tient compte des différences et assure une qualité de soins équitable sur tout le territoire. Encore faut-il rappeler la différence entre l’égalité et l’équité. L’égalité uniformise l’offre; l’équité adapte la réponse aux besoins réels. Les femmes ne présentent pas toutes les mêmes symptômes, ne vivent pas les mêmes risques et n’évoluent pas dans les mêmes contextes. Leur offrir la même chose n’assure pas la même chance.
[Traduction]Nous avons le devoir d’adapter nos politiques, nos pratiques et nos outils de façon à garantir à chaque femme des soins sûrs et de qualité.
[Français]Honorables sénateurs, le moment de l’accouchement est encore sujet à des failles importantes. C’est un moment à la fois médical, psychologique et social. Il est trop souvent traité comme une procédure de routine, alors que, derrière chaque naissance, il y a une histoire singulière. Toutes les mères dans cette Chambre peuvent raconter l’histoire de leur accouchement. La grossesse n’est qu’une étape; l’accouchement en est une autre, qui est souvent plus éprouvante et marquée par des réalités variées, comme les complications liées à la naissance et la dépression post-partum, dont on parle peu.
Un cadre national devient donc fort à propos. Il va notamment outiller les équipes médicales et permettre d’assurer un accompagnement en fonction des réalités vécues par les femmes. Dans ce paysage déjà inégal, il faut nommer une réalité encore trop peu reconnue, soit celle de la « misogynoire ». Il s’agit d’une forme particulière de discrimination qui combine racisme et sexisme et qui touche spécifiquement les femmes noires. Je doute que plus d’une ou deux personnes dans cette Chambre aient déjà entendu parler de ce phénomène, exception faite des femmes noires. Au Canada, il est pourtant bien documenté, puisqu’il a fait l’objet d’un reportage sur la chaîne ICI Radio-Canada. La misogynoire se traduit par des stéréotypes qui alimentent des mécanismes discriminatoires aux conséquences concrètes sur la santé des femmes noires. En effet, les professionnels de la santé écoutent moins les femmes noires et prêtent moins attention à leurs souffrances, car imaginez-vous qu’ils sont convaincus que les femmes noires supportent mieux la douleur. Cela a pour résultat que les examens sont moins approfondis et que la confiance se fragilise.
Cette réalité prend un tout autre sens lorsqu’on pense à la regrettée Soki Syayighosola, la mère de mon adjointe, Magali. Il s’agit d’une femme noire immigrante, décédée à Montréal en 2008 d’une hémorragie interne après une fausse couche. Malgré des analyses qui avaient révélé un grave danger, le médecin de garde n’a pas cru les résultats et ne s’est même pas déplacé pour la prendre en charge. Ce décès, largement médiatisé à l’époque, illustre douloureusement ce que les spécialistes décrivent comme étant l’expression médicale de la misogynoire, soit une tendance structurelle à minimiser la douleur, les symptômes et la crédibilité des femmes noires, avec des conséquences potentiellement fatales.
[Traduction]Utiliser le mot « misogynoire », c’est reconnaître qu’un cadre national sur la santé des femmes doit cibler les préjugés de front.
[Français]Cette violence systémique ne touche pas uniquement les femmes noires. Les femmes autochtones y font face également, comme l’a tragiquement montré le cas de Joyce Echaquan, une mère atikamekw décédée à l’hôpital de Joliette en 2020, après avoir filmé elle-même en direct les insultes racistes du personnel. Voilà ce qu’est notre système de santé. Son cas a révélé la persistance de pratiques discriminatoires et de déshumanisation qui mettent directement en danger la vie des femmes autochtones.
Honorables sénateurs, l’État a le devoir de garantir un système de santé juste, inclusif et réellement attentif aux besoins des femmes. Investir dans la santé des femmes n’est pas une série de mesures isolées. C’est renforcer les fondations mêmes de notre système, soutenir les familles, favoriser la participation sociale et promouvoir la prospérité. En reconnaissant ces lacunes, qu’il s’agisse du manque d’équité dans le diagnostic, des failles du continuum périnatal, des pressions sociales qui invisibilisent la détresse ou des obstacles spécifiques rencontrés par les femmes noires et autochtones, nous affirmons notre volonté d’agir de manière durable et structurante. C’est ainsi que nous bâtirons un système de santé véritablement équitable, à la hauteur des réalités et des besoins de toutes les femmes.
[Traduction]Le projet de loi S-243 est essentiel, car il garantit aux femmes un accès universel, indépendamment de leurs origines, de leur identité ou de leur lieu de résidence, à des soins fondés sur la science et guidés par les principes d’empathie, de dignité et d’équité.
Pour toutes ces raisons, j’appuie sans réserve cette initiative législative. En adoptant le projet de loi S-243, nous pourrons enfin transformer des constats répétés en progrès mesurables pour les femmes, leur famille et la société, et faire des pratiques exemplaires une réalité partout au pays.
[Français]Honorables sénateurs, je vous invite donc à renvoyer le projet de loi S-243 le plus rapidement possible en comité pour que l’on en fasse une étude approfondie, afin d’avoir enfin un cadre national pour toutes les femmes. Merci.

