L’honorable Julie Miville-Dechêne : Honorables sénateurs, les audiences de la Cour suprême sur la disposition de dérogation ramènent dans l’actualité un débat qui me bouleverse.
Les interdits s’accumulent au Québec. Ce fut d’abord l’interdiction du port du voile, du hijab, pour les enseignantes, puis pour tout le personnel scolaire, et ce sera bientôt la même chose dans tous les centres de la petite enfance. On parle de centaines de femmes musulmanes qui portent le hijab dans le milieu de l’éducation.
Au nom de la laïcité de l’État, d’un certain féminisme et des valeurs québécoises, on prétend vouloir libérer les femmes musulmanes de l’oppression du voile, sans tenir compte du fait que le hijab a différentes significations pour différentes femmes dans différents pays.
J’ai été mêlée de près à ce débat dans ma vie antérieure à titre de présidente du Conseil du statut de la femme en 2013, quand le gouvernement de l’époque a déposé sa fameuse charte des valeurs. Je me suis inquiétée publiquement des conséquences de cette charte, qui risquait de renvoyer à la maison les femmes musulmanes voilées et de les priver de leur travail, qui était une source d’émancipation et d’intégration.
Il est vrai que le Québec a eu une relation difficile avec la religion. Avant la Révolution tranquille, l’Église catholique dictait aux femmes ce qu’elles devaient faire, soit procréer, se soumettre à leur mari et remplir leur devoir conjugal. Tout cela a laissé des traces.
Cependant, les temps ont changé. On ne peut comparer cette oppression collective de l’époque au fait qu’un certain nombre de femmes musulmanes portent le voile ici, au Québec. Bien sûr, certaines femmes subissent la pression de leur milieu, de leur conjoint, du patriarcat, mais d’autres portent le voile parce qu’elles ont la foi et parce que cette foi est au cœur de leur identité. De plus, on n’a pas de preuve ni d’étude indiquant que ces femmes voilées se livrent à du prosélytisme dans les écoles.
Ces femmes ont souvent peur de parler et d’être encore plus ostracisées. Dimanche dernier, sous le couvert de l’anonymat, l’émission Tout terrain de Radio-Canada nous a présenté Nadia, qui a été obligée d’enlever son voile pour pouvoir continuer à travailler dans une école de Laval. Je la cite :
Ça m’a choquée. Ça m’a tellement choquée. J’ai pleuré. J’ai passé des nuits à me réveiller. Ça fait longtemps que je porte le voile. Je crois en ma religion. Je tiens à ma religion. Moi, je ne comprends pas ce que la religion leur fait. Nous, on fait notre travail. On est là pour aider les enfants.
Cette mère monoparentale ne pouvait se permettre de perdre son emploi, mais elle vit une grande culpabilité.
Kadidja, elle, a retiré son voile à cause du climat qui règne au Québec. Je la cite :
[…] j’avais besoin de ne plus être vue, de passer inaperçue, de ne plus supporter ces regards qui étaient méchants, agressifs. La raison qui m’a poussée, c’était aussi une question de protection, de me protéger, moi, de protéger mes enfants. Je ne voulais plus qu’on soit une cible de cette haine-là.
Ces mots expriment avec force l’effet pervers que peuvent avoir ces multiples lois sur le tissu de la société québécoise et sur l’ouverture aux autres.
C’est triste.

