Le négationnisme des pensionnats autochtones—Interpellation

Par: L'hon. Judy White

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Majors Hill Park, Ottawa

L’honorable Judy A. White : Je remercie ma collègue et amie la sénatrice LaBoucane-Benson d’avoir lancé cette interpellation.

Honorables sénateurs, je vous demande d’imaginer, pendant un instant, ce que vous ressentiriez si votre grand-mère vous racontait les expériences les plus difficiles de sa vie. Imaginez l’entendre décrire le moment où elle a été enlevée à sa famille alors qu’elle n’avait que 7, 6 ou 5 ans, peut-être même moins, le moment où elle a été arrachée à sa famille contre son gré, peut-être par la force, et séparée de tout ce qu’elle aimait et connaissait.

Imaginez qu’elle vous dise qu’on la punissait quand elle parlait sa langue, la seule qu’elle connaissait.

Imaginez qu’elle vous raconte comment on l’a amenée à avoir honte de qui elle était, qu’elle vous dise avoir subi des violences physiques et, dans certains cas, des agressions sexuelles, qu’elle vous explique que la solitude, la peur et les traumatismes ne l’ont jamais vraiment quittée.

Imaginez ensuite que quelqu’un se tienne devant elle et nie la réalité de ce qu’elle a vécu en lui disant qu’elle a exagéré les mauvais traitements qu’elle aurait subis, qu’elle a exagéré ses souffrances et que le souvenir du traumatisme qu’elle a porté toute sa vie n’est pas vraiment un souvenir exact. Imaginez qu’en plus de rejeter son récit, on rejette sa vérité, sa douleur et son humanité. Imaginez ce que ressent une personne qui a enfin trouvé le courage de dire sa vérité, et qui voit cette vérité être remise en question.

Pour la plupart des Canadiens, c’est inconcevable. Pourtant, c’est exactement ce que fait le négationnisme lié aux pensionnats autochtones. Dans ce contexte, on dit aux Survivants que la vérité qu’ils ont vécue est négociable et aux familles que leur souffrance est discutable. On dit aux peuples autochtones qu’ils ont beau avoir trouvé le courage de s’exprimer, ils doivent encore se battre pour qu’on les croie. Voilà pourquoi le négationnisme lié aux pensionnats autochtones est dangereux. Il ne s’attaque pas seulement à l’histoire, mais aussi aux personnes.

Aujourd’hui, je parlerai du négationnisme lié aux pensionnats. J’expliquerai de quoi il s’agit, comment il se manifeste et pourquoi il menace la réconciliation. J’expliquerai également pourquoi il est essentiel de comprendre l’histoire — sans oublier les expériences des peuples autochtones de Terre-Neuve-et-Labrador — pour aller de l’avant.

Le négationnisme lié aux pensionnats est souvent mal compris. Plusieurs croient que les seuls tenants de cette doctrine sont ceux qui prétendent que les pensionnats n’ont jamais existé. Même si le négationnisme pur et dur existe, ce n’est pas sa forme la plus courante. Les chercheurs Sean Carleton et Niigaan Sinclair ont défini le négationnisme lié aux pensionnats autochtones de la façon suivante :

Le rejet, la minimisation, la distorsion ou l’altération de faits connus concernant les pensionnats autochtones de manière à miner la compréhension du public et à affaiblir les efforts liés à la réconciliation.

Pourtant, chers collègues, dans les faits, le négationnisme se manifeste souvent sous des formes bien plus subtiles. Il se manifeste quand des gens avancent que les pensionnats autochtones ont été globalement bénéfiques. Il se manifeste quand des personnes présentent ces institutions comme des projets d’éducation animés de bonnes intentions. Il se manifeste quand les témoignages des Survivants sont remis en question ou balayés d’un revers de la main. Il se manifeste quand les préjudices avérés sont minimisés. Il se manifeste chaque fois que les conséquences dévastatrices des pensionnats autochtones sont traitées comme des questions d’opinion plutôt que comme des faits historiques.

Les conclusions de la Commission de vérité et réconciliation, ou CVR, ont été sans équivoque. Les pensionnats autochtones n’étaient pas de simples établissements d’enseignement; ils s’inscrivaient dans le cadre d’une politique plus large qui visait à éliminer les cultures, les langues, les identités et les modes de vie autochtones. C’est ce que la CVR a qualifié de génocide culturel. Cette vérité est difficile à accepter, mais de telles vérités n’en sont pas moins vraies simplement parce qu’elles nous mettent mal à l’aise. En effet, l’engagement envers la vérité et l’engagement envers la réconciliation sont indissociables. Si nous ne sommes pas disposés à comprendre les réalités de la violence coloniale que représentaient les pensionnats indiens, nous ne pouvons pas en traiter les conséquences de manière constructive.

En tant que femme mi’kmaw, je trouve que la persistance du négationnisme est non seulement profondément douloureuse, mais aussi révoltante. Chaque acte de négationnisme ravive de vieilles blessures, étouffe la voix des Survivants et mine les fondements mêmes de la vérité et de la réconciliation.

Tout au long de ma vie adulte, j’ai essayé de voir le monde selon le principe du double regard. Chers collègues, je sais que vous le connaissez tous à présent; merci. Un regard s’intéresse aux preuves, aux archives, aux rapports, aux témoignages des Survivants, aux conclusions des commissions et des enquêtes, ainsi qu’à l’immense corpus documentaire historique sur ce qui s’est passé. L’autre regard se tourne vers la réalité humaine : le deuil des familles, la perte de la langue, la rupture culturelle, le traumatisme transmis de génération en génération et la résilience des communautés qui continuent de chercher à panser leurs blessures.

En considérant les choses sous les deux angles, je ne parviens pas à les concilier; je ne vois pas où le négationnisme trouve sa place. Il ne s’agit pas d’une divergence d’opinions, mais d’un rejet de la vérité et d’une insulte à l’égard de ceux qui l’ont vécue. Il ne résiste ni à l’épreuve des faits ni à celle de l’humanité, et il n’a pas sa place dans notre société.

Ce qui rend le négationnisme lié aux pensionnats autochtones particulièrement dangereux, et ce qui m’effraie le plus, c’est qu’il reflète la même mentalité colonialiste qui a donné naissance à ces pensionnats. Il trouve son origine dans la conviction que l’on peut faire fi des voix autochtones. Il trouve son origine dans la conviction que les expériences autochtones sont moins crédibles. Il trouve son origine dans la conviction que quelqu’un d’autre peut déterminer ce qui est vrai concernant la vie des Autochtones. Il trouve son origine dans la conviction que les Autochtones devraient se taire si leurs vérités mettent les autres mal à l’aise.

Cette mentalité n’a pas disparu lorsque le dernier pensionnat autochtone a fermé ses portes en 1996-1997. Elle perdure chaque fois qu’on laisse entendre aux Autochtones que leurs expériences vécues sont sujettes à débat. Elle perdure quand les témoignages des Survivants sont remis en question. Elle perdure chaque fois que certains cherchent à réécrire l’histoire pour préserver leur confort plutôt que d’affronter la vérité.

Ces dernières années, le négationnisme s’est répandu sur les plateformes en ligne et les médias sociaux. La rapidité et l’ampleur de la communication numérique permettent à la mésinformation de circuler à un rythme effréné. Cependant, le négationnisme ne se limite pas au monde virtuel; il a des conséquences dans le monde réel. Quand des personnes nient, minimisent ou déforment les préjudices causés par les pensionnats autochtones, elles contribuent à renforcer les schémas plus larges de racisme et d’hostilité à l’égard des peuples autochtones.

Le négationnisme a pour effet de replonger les Autochtones dans une situation où ils sont contraints de défendre ce qu’ils ont vécu au lieu de se consacrer à la guérison. Les exemples ne manquent pas. Tout récemment, comme ma collègue l’a souligné, lorsque des groupes extrémistes s’en prennent à des communautés autochtones, particulièrement à celles qui sont devenues des symboles de vérité et de réconciliation, nous devons reconnaître que ces gestes ont une portée qui dépasse largement les communautés visées. Le négationnisme et les diverses formes de haine envers les Autochtones ont ceci en commun : ils reposent sur la conviction que certaines expériences comptent davantage que d’autres et que certaines voix doivent être crues, tandis que d’autres peuvent être ignorées.

En tant que sénateurs, nous devons rejeter complètement ces notions.

Chers collègues, j’aimerais maintenant parler de ce qui s’est passé dans ma province, Terre-Neuve-et-Labrador. L’histoire des pensionnats n’est pas toujours bien comprise dans le discours canadien en général. Lorsque la province est entrée dans la Confédération en 1949, un certain nombre de pensionnats privés étaient déjà établis au Labrador et dans le Nord de Terre-Neuve. Bien que ces établissements n’aient pas été administrés de la même façon que les pensionnats ailleurs au Canada, ils poursuivaient essentiellement les mêmes objectifs et ont entraîné des conséquences largement comparables. Ces écoles s’inséraient dans une démarche plus vaste destinée à remodeler la vie et les cultures autochtones. Le gouvernement avait recours à diverses politiques et divers programmes incitatifs pour convaincre les familles de continuer à y envoyer leurs enfants. Ces démarches s’inscrivaient dans des efforts plus larges pour sédentariser les Autochtones et pour bouleverser leur mode de vie traditionnel, en particulier chez les Inuit et les Innus du Labrador.

L’Église morave a établi des missions et géré des pensionnats dans diverses communautés, notamment à Nain et à Makkovik. Ces missions avaient pour objectif de convertir les peuples inuits au christianisme et décourageaient ou interdisaient souvent les pratiques culturelles traditionnelles ainsi que les croyances de ces peuples.

Parallèlement, l’International Grenfell Association gérait d’autres pensionnats dans tout le Labrador et le Nord de Terre-Neuve, notamment à North West River, Cartwright, Mary’s Harbour, Muddy Bay et St. Anthony.

Au fil des générations, des milliers d’enfants autochtones ont fréquenté ces établissements. À l’instar des pensionnats ailleurs au Canada, ces écoles ont séparé les enfants de leur famille et de leur communauté, ont entravé la transmission de la langue, ont érodé l’identité culturelle et ont contribué à un profond traumatisme intergénérationnel. Elles ont laissé des séquelles sociales et économiques durables qui continuent de toucher les communautés inuites et innues aujourd’hui.

Quand nous parlons de négationnisme concernant les pensionnats, nous devons garder à l’esprit que ce négationnisme n’efface pas seulement les expériences vécues dans une partie du Canada; il efface également celles des Inuit et des Innus du Labrador. Il efface le vécu des familles de Terre-Neuve-et-Labrador, dont les expériences ont été ignorées pendant des décennies.

Pour de nombreux Survivants de ma province, cette reconnaissance est arrivée bien trop tard. Ils ont été exclus des excuses présentées en 2008 par le gouvernement fédéral aux anciens élèves des pensionnats. Ce n’est qu’en 2017 qu’une excuse officielle du gouvernement fédéral a été présentée aux Survivants des pensionnats de Terre-Neuve-et-Labrador. Ce n’est qu’en 2023 que le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a également présenté des excuses reconnaissant le rôle joué par la province.

Ces excuses sont importantes. Elles ne peuvent certes pas réparer les torts causés, mais elles ont marqué une étape cruciale dans la reconnaissance de la vérité. Elles ont confirmé ce que les survivants affirment depuis des générations. Elles ont reconnu la réalité des faits et la profondeur des blessures causées. Elles ont aussi rappelé que la réconciliation commence par l’écoute des personnes ayant vécu ces épreuves.

Le négationnisme nuit à ces progrès. Il nous demande de revenir sur des questions qui ont déjà été posées et auxquelles on a déjà répondu. Il nous demande de mettre en doute la parole de gens qui ont déjà fait preuve d’un courage extraordinaire en racontant leur histoire. Il nous invite à semer le doute là où il ne devrait y avoir que de la compréhension. Ce faisant, il ralentit le processus de réconciliation.

Le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones a souligné un effet du négationnisme : il empêche les Canadiens de prendre conscience des conséquences horribles des pensionnats, y compris les réalités entourant les enfants disparus, les enterrements et les tombes anonymes. Cette observation revêt une importance capitale.

S’il y a une chose à retenir de ce que j’ai dit aujourd’hui, c’est que le négationnisme détourne l’attention des préjudices subis par les enfants autochtones pour la diriger vers des débats qui n’ont plus lieu d’être.

Les Survivants ont déjà fait leur contribution. Ils se sont acquittés de la pénible tâche de raconter au Canada ce qu’ils ont vécu. Maintenant, c’est le tour du Canada de faire sa contribution.

Le négationnisme doit être rejeté chaque fois qu’il se manifeste. Nous devons défendre la vérité chaque fois qu’elle est remise en question. Nous devons poursuivre le travail sur le chemin de la réconciliation, pas parce que c’est politiquement rentable, mais parce que c’est ce que nous dicte notre conscience en pensant aux enfants qui ne sont jamais rentrés auprès des leurs. En pensant aux Survivants qui ont eu le courage de parler. En pensant aux générations futures, qui méritent un Canada construit non pas sur des mythes, mais sur la vérité.

Wela’lioq, merci.

Des voix : Bravo!

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