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Speech of the Hon. Serge Joyal, P.C. – Invalides (France)

Speech of the Hon. Serge Joyal, P.C. – Invalides (France)

On December 18th, I was invited to Paris to deliver a speech in the name of Canada so that UNESCO would recognize a number of important war sites in France and in Belgium, where Canadian troops fought during the First World War, as World Heritage sites. Here is a copy of my speech, in the language in which it was delivered:

Distingué(e)s invité(e)s,

Permettez-moi d’abord de remercier Madame le professeur Marie-Madeleine Damien pour cette initiative qui nous réunit ce matin, et de son engagement constant au soutien de l’objectif promu
par l’association « Paysage et Sites de mémoire de la Grande Guerre » de faire inscrire au patrimoine mondial de l’UNESCO certains des sites mémoriels emblématiques du premier
conflit mondial du XXe siècle. Elle est véritablement l’âme de cette campagne en faveur de la protection pour les générations futures de la mémoire indélébile de la Grande Guerre.

Quel est l’intérêt du Canada pour la perpétuation de la mémoire de ce conflit? Quelle signification porte-t-elle pour lui encore aujourd’hui?

Le Canada a un intérêt tout particulier pour la Grande Guerre qui a vu les pays en provenance des cinq continents s’affronter pendant quatre ans sur une partie du territoire français et belge,
conflit qui a laissé près de dix millions de morts, plus de 21 millions de blessés et traumatisés, sans compter les neuf millions de civils qui ont aussi eu à porter le poids de cette tragédie.
Peut-on ignorer ce devoir de mémoire lié à la solidarité humaine du seul fait que nous partageons la même humanité? Chaque nation se fonde sur un récit historique qui sert sa cohérence, son
unité et sa valeur d’être. En choisissant d’honorer la mémoire de son implication dans la Grande Guerre et le sacrifice de ses soldats en terre étrangère, le peuple canadien a opté pour se définir
comme un peuple défenseur des libertés et des idéaux humanistes, capable de grands sacrifices au service de ces idéaux.

Lorsque la guerre est déclarée le 4 août 1914, le Canada n’exerce pas encore la pleine souveraineté internationale. Il n’a pas la capacité de déclarer la guerre comme telle, c’est l’Angleterre qui décide en son nom. Pourtant, 5 ans plus tard, le 28 juin 1919, le Canada signe le Traité de Versailles en son nom propre.

Entre-temps, sur les champs de bataille, il avait acquis la maturité politique internationale. La guerre l’avait fait passer d’un statut colonial à celui d’un état en mesure de déclarer la guerre, et de signer la paix.

À la fin de la guerre, 619 636 militaires canadiens avaient servi sous les drapeaux : c’était un effort énorme pour une population de moins de huit millions d’habitants pour un conflit qui se déroulait à des milliers de kilomètres de ses côtes. C’était d’ailleurs le premier grand conflit international dans lequel le Canada, depuis sa création comme pays en 1867, se trouvait directement impliqué. Il n’avait pas d’armée de métier, non plus l’équipement essentiel aux opérations militaires. Tout dut être rassemblé dans la précipitation.

Mais s’il n’avait pas formellement déclaré la guerre, le Canada avait cependant toute liberté pour déterminer par lui-même l’étendue de son effort de guerre, et celui-ci fut énorme, comparable à celui des parties engagées au premier chef dans les hostilités.

Cette importance accordée par le Canada à son engagement dans cette guerre est depuis toujours reflétée dans la chambre même du Sénat canadien, laquelle a été conçue pendant les années du conflit comme une chapelle mémorielle de la guerre.

Il faut rappeler que le 3 février 1916, au beau milieu de la guerre, l’édifice principal du Parlement du Canada, construit de 1860 à 1867, est entièrement détruit par un incendie. On a suspecté pendant un certain temps un acte de sabotage de l’ennemi. Comme il fallait reconstruire immédiatement pour affirmer la détermination politique inébranlable du pays à maintenir son engagement au soutien de ses troupes, on a d’abord choisi d’honorer les soldats morts au combat en représentant dans chacun des 36 vitraux des fenêtres du Sénat une croix blanche de cimetière de guerre avec en son centre un ovale rouge, symbole du sacrifice. Puis en 1921, les deux longs murs latéraux de la chambre seront chacun ornés de quatre tableaux monumentaux d’une dimension moyenne de 2,8 m de haut par 3,5 m de large, rappelant des sites et des événements marquants où les troupes canadiennes s’étaient illustrées. Le style néo-gothique du décor intérieur, finement sculpté dans le noyer et la pierre, ajoute à l’atmosphère de recueillement et de solennité des lieux.

Quatre des huit murales, en particulier, s’imposent au regard des 105 sénateurs qui siègent dans cette chambre. Les ruines de la Halle aux draps d’Ypres lors de la deuxième bataille d’Ypres en 1915 (par James Kerr-Lawson); face à celui-ci, un large paysage en désolation, ravagé suite à la bataille de Cambrai à l’automne 1917 (par Algernon Talmage); tout près de ce dernier les ruines de la cathédrale d’Arras, presque complètement détruite à la suite de quatre ans de bombardements intenses (par Kerr-Lawson); et en face de celui-ci, un groupe de huit réfugiés, enfants, femmes et vieillards dans un paysage dévasté, semé des ruines d’une église et de maisons, poussant une charrette où s’entassent les quelques objets sauvés du désastre (par Sir Georges Clausen), sort inhumain réservé à toutes les populations civiles qui fuient les zones de conflit, comme on l’a vu encore en 2015, lorsque le Canada a accueilli 25 000 réfugiés syriens cherchant à sauver leur vie et trouver un havre de paix, avec pour seul bagage un baluchon contenant quelques souvenirs personnels.

Ce sont ces scènes qui occupent l’esprit des sénateurs lorsqu’au cours des longues heures de séance, leur attention cherche à se fixer sur un point de réflexion.

Ainsi, depuis près de 100 ans, la Chambre du Sénat canadien a-t-elle perpétué dans les débats parlementaires la mémoire historique de la Grande Guerre, exemple unique qui donne à la défense de la liberté une dimension tragique.

Dans le foyer de la Chambre des communes s’impose le monument en bronze de taille humaine (1,98 mètres) du sculpteur canadien Robert Tait McKenzie rendant hommage au Lieutenant-colonel George Harold Baker, premier parlementaire mort au combat en 1916. Et dans le Hall d’honneur du Parlement menant à la bibliothèque, le regard du visiteur est attiré par un buste en bronze intitulé La France, oeuvre du sculpteur Auguste Rodin, donné par la France en 1921 en guise de reconnaissance de l’effort de guerre du Canada : « AU CANADA QUI A VERSÉ LE SANG DE SES FILS POUR LA LIBERTÉ DU MONDE, LA FRANCE RECONNAISSANTE, 1914-1918. », et un imposant bloc de marbre blanc de 5 mètres sur 3 mètres du sculpteur canadien George William Hill, dévoilé en 1926, rappelant, entre autres, le service des 2 845 infirmières militaires qui se sont portées au secours des combattants et le sacrifice de 53 d’entre elles. L’inscription à la base de l’oeuvre est porteuse d’un message clair : « Plaque érigée par les infirmières du Canada en souvenir de leurs soeurs qui ont donné leur vie au cours de la GrandeGuerre de 1914-1918 et pour perpétuer une noble tradition dans les relations entre l’ancien monde et le nouveau […] ».

Mais d’autres éléments d’architecture du Parlement et de son environnement immédiat viennent ajouter à cette mémoire permanente du conflit. La haute tour centrale qui s’élève à près de 98 mètres, au milieu de l’édifice du Parlement, et qui abrite le carillon marquant le temps de son timbre grave, a été nommée lors de son inauguration en 1927 « Tour de la Paix », en souvenir de l’effort du Canada pour la paix lors de la Grande Guerre.

Symbole national de la souveraineté parlementaire, cette Tour de la Paix incarne l’aspiration à la liberté de tous les hommes, seul gage de concorde véritable entre les nations. À la base de cette tour loge la Chapelle du Souvenir où est déposé sur un autel massif de pierre le Livre du Souvenir de la Première Guerre mondiale conservant les noms de tous les militaires décédés au combat, et dont une page est tournée chaque matin à onze heures au cours d’une cérémonie, de manière à conserver vivante la mémoire de tous ceux et celles qui ont sacrifié leur vie pour la liberté.

Cet autel, placé au centre sur une estrade taillée dans la pierre des champs de bataille de Flandre, est entouré de sept autres autels qui chacun renferme un Livre du Souvenir différent où sont inscrits les noms de plus de 118 000 soldats canadiens qui ont donné leur vie lors des autres conflits armés auxquels a pris part le Canada. Les vitraux de la Chapelle illustrent les efforts des soldats et son parquet est fait de pierres provenant d’Ypres, de la Somme, de Vimy et de Verdun. Le public qui visite le Parlement a accès à la Chapelle du Souvenir et peut consulter les noms de chacun des soldats décédés au combat.

Quelques dix ans plus tard, soit en 1939, était inauguré par le roi George VI, à la Place de la Confédération (Confederation Square) presqu’en face du Parlement, l’imposant Monument commémoratif de Guerre du Canada (près de 22 mètres de haut), connu sous le nom de La Réponse. Sous une haute arche de pierre, dominée par le génie de la victoire et des allégories de la paix et de la liberté, s’avancent une troupe de 22 militaires de la première Guerre Mondiale qui se pressent autour d’un canon dans un effort collectif de réponse à l’appel au devoir ultime. OEuvre du sculpteur britannique Vernon March, ce monument emblématique est le lieu le 11 novembre de chaque année des cérémonies du Souvenir. Les restes du soldat inconnu, en provenance du cimetière de Vimy, ont été inhumés au pied de ce monument en l’an 2000. Des soldats y montent la garde en permanence.

Des dates inscrites dans la pierre sur les côtés du socle du monument ont été rajoutées par la suite pour rappeler l’engagement canadien lors de la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud (1899-1902), de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), de la guerre de Corée (1950-1953), et lors de multiples missions en Afghanistan (2001-2014).

En fait, on ne peut accéder à la Colline parlementaire sans remarquer ce monument, indissociable des préoccupations politiques du jour.

À moins de mille mètres du Parlement ont été inaugurés, en 2005, les nouveaux bâtiments du Musée canadien de la Guerre qui conserve depuis 1918 des exemples d’armes et d’équipements, chars et avions, costumes militaires et artefacts qui devaient perpétuer pour les générations futures la réalité au quotidien des champs de bataille et de la vie civile en temps de guerre.
L’architecture de ce musée moderne et spacieux, due aux architectes Moriyama & Teshima (Toronto) et Griffiths Rankin Cook (Ottawa), s’inspire des casemates et des bunkers bétonnés. Le musée conserve une collection unique d’artefacts de la Grande Guerre dont la valeur historique et didactique serait impossible à reconstituer si on n’avait pu compter en 1918 sur la clairvoyance de quelques personnes sensibles à leur importance pour l’avenir. Cette mémoire vivante, au coeur même de la capitale nationale, est un témoignage permanent de la place unique qu’occupe toujours la Grande Guerre dans l’esprit et le coeur des Canadiens.

Ce qui est remarquable c’est que ce sont des citoyens eux-mêmes qui ont pris l’initiative de concevoir ce projet de relocalisation et d’agrandissement du Musée de la Guerre, en recueillant des fonds auprès du grand public, en mobilisant les générations actuelles et en faisant appel à la mémoire historique du sacrifice; souvenir dont la position singulière de petites lucarnes qui ajourent l’aileron est du Musée rappelle constamment la portée en épelant en code morse les mots « Lest we forget » et « N’oublions jamais ». Le gouvernement fédéral a par la suite contribué un montant équivalent aux sommes qui avaient été recueillies auprès du grand public.

Mais ce ne sont pas les seuls points d’appui à l’irréversibilité de cette mémoire. De multiples autres lieux au pays en perpétuent le souvenir. Outre les milliers de parcs, rues, lieux, plaques, panneaux historiques et monuments de toutes sortes, qui parsèment les localités, villes et municipalités partout à travers le pays, rappelant le sacrifice de ces milliers de militaires qui ont offert leur vie pour « la liberté contre la barbarie », le Canada a cru qu’il devait aussi perpétuer de manière formelle et émouvante le souvenir du sacrifice de ses 66 000 soldats morts au combat en terres de France et de Belgique au cours de la Grande Guerre.

Ce devoir de mémoire a incité le gouvernement du Canada, dès la fin de la guerre, à chercher à marquer de manière forte sur le sol français ou belge la contribution du Canada à la Grande Guerre et surtout à conserver vivant le souvenir des soldats dont les corps étaient disparus au combat et n’avaient pu être retrouvés.

Le choix du lieu de commémoration s’est finalement porté sur la Crête de Vimy, site de l’un des plus violents combats où les quatre divisions du Corps expéditionnaire canadien, y inclus le 22e Bataillon canadien français, réussirent à faire avancer le 9 avril 1917 le front allié sur plusieurs kilomètres dans ce secteur des combats. L’imposant Mémorial national du Canada à Vimy prend la forme de deux pylônes qui s’élèvent à plus de 30 mètres de hauteur, et dont les murs du socle retiennent les noms des 11 285 soldats canadiens « portés disparus et présumés morts » en France.

Le parc commémoratif où se situe ce monument de guerre, le plus imposant du Canada à l’extérieur du pays, oeuvre du sculpteur canadien W.S. Allward, a été cédé en 1922 au peuple du Canada par la nation française. Inauguré en 1936 par le roi Édouard VIII, il a fait l’objet d’une restauration attentive au début des années 2000, et domine toujours par sa solennelle majesté la plaine de la Somme où des milliers de soldats canadiens ont perdu la vie. Le 9 avril 2017, lors des cérémonies du centenaire de la Bataille d’Arras, 20 000 personnes assistèrent aux commémorations en présence du Président de la République française, François Hollande, du Prince de Galles représentant Sa Majesté, du gouverneur général du Canada, David Johnston, et du Premier ministre Justin Trudeau.

L’ambassade de France à Ottawa perpétue l’importance de ce monument en France en ayant reproduit en 1939 la silhouette du monument de Vimy, sculptée par Louis Leygue à la demande précise de l’architecte Eugène Beaudoin, dans la pierre du mur de sa galerie d’honneur.

Dans le cadre du centenaire de la Grande Guerre, des Canadiens ont pris l’initiative de créer la Fondation Vimy et de recueillir des fonds auprès du grand public pour construire un nouveau Centre d’accueil et d’éducation à Vimy même, à proximité discrète du monument pour perpétuer l’oeuvre de mémoire auprès des milliers de visiteurs, en particulier des centaines d’étudiants canadiens qui se rendent régulièrement sur ces lieux, à l’instar d’un pèlerinage du souvenir, méditant les enseignements à tirer lorsque la déraison et la folie destructrice s’emparent des peuples.

Il est notable que ce soient des centaines de citoyens canadiens de la société civile qui, aujourd’hui, 100 ans après la fin de la Grande Guerre, ont cru de leur devoir de contribuer par leurs dons en argent à mieux informer les nouvelles générations des évènements et des sacrifices vécus par leurs lointains prédécesseurs.

Le second mémorial d’importance en terre de France est le Mémorial terre-neuvien à Beaumont-Hamel, dans la Somme. Dès 1920, des particuliers se mobilisent pour recueillir des fonds afin de marquer de manière permanente le sacrifice des 820 soldats du Royal Newfoundland Regiment, décédés sans sépultures connues et dont la grande majorité fut décimée en moins de vingt minutes au cours de l’un des engagements les plus meurtriers. Le caribou de bronze qui lève fièrement la tête sur son rocher, oeuvre du sculpteur Basil Gotto, en demeure l’emblème indélébile. Inauguré dès 1925, le Mémorial accueille environ 230 000 visiteurs chaque année et constitue, avec celui de Vimy, l’un des deux seuls lieux historiques nationaux hors du Canada, ajoutés aux 12 autres monuments commémoratifs des champs de bataille où ont servi les troupes canadiennes au cours de la Grande Guerre, en France et en Belgique.

Mais le tout dernier monument commémoratif à être élevé et qui demeure peut-être le plus vibrant témoignage de la mémoire toujours vivace des Canadien(ne)s pour perpétuer la mémoire des sacrifices consentis par leurs ancêtres au cours de la Grande Guerre est le monument qui vient tout juste d’être inauguré à Loos-en-Gohelle, près de la ville de Lens, en octobre dernier (2019) sur le site de la bataille dite de la côte 70. Épousant la forme d’un obélisque de granit de quelques 14 mètres de hauteur, le monument s’élève à la fin d’un circuit d’interprétation, site qui fut le théâtre en août 1917 du combat acharné de trois divisions du Corps canadien – dont la deuxième intègre le 22e Bataillon canadien-français – sous la conduite, pour la première fois, d’un général canadien, Arthur Currie. Les Canadiens réussirent à s’emparer de cette côte fortifiée par l’ennemi depuis le début de la guerre, mais au prix d’un lourd tribut: 9 000 soldats perdus et 25 000 Allemands mis hors combat.

Ce fait d’armes, moins souligné ou valorisé dans les récits de la Grande Guerre, méritait dans l’esprit de plusieurs contemporains, toujours émus par la mémoire des vies sacrifiées, de se mobiliser pour protéger ce site et ce paysage, et entretenir le souvenir permanent de cet engagement héroïque.

Des citoyens se constituèrent donc en association sous le nom de Fondation de la côte 70 (Fondation Hill 70) pour recueillir des fonds auprès du grand public; ils réussirent, contre toute attente, à amasser plus de neuf millions de dollars pour donner suite à leur projet de Mémorial sur un territoire concédé par la ville de Loos-en Gohelle, dans un parc spécialement aménagé selon les plans du cabinet d’architectes français Castro Denissof & Ass., afin de perpétuer le souvenir héroïque de cette bataille. Inauguré au printemps 2017, le Mémorial a été complété à l’automne 2019.

La mobilisation du public canadien d’aujourd’hui qui n’a pas vécu ce conflit, 100 ans après l’événement, témoigne du souvenir indélébile qu’a laissé la Grande Guerre dans la mémoire des générations successives. Elle est probablement l’illustration la plus probante que ce souvenir ne s’estompe pas, mais qu’au contraire il se fortifie au travers des années. La sensibilité à la valeur du sacrifice ultime consenti par les soldats émeut toujours l’esprit et le coeur de nos citoyen(ne)s qui ressentent le devoir d’en perpétuer la reconnaissance, au-delà de l’initiative des gouvernements successifs.

Plusieurs mémoires coexistent dans cette mobilisation commune : mémoire personnelle des descendants des militaires qui ont servi pendant la Grande Guerre; mémoire historique de cet événement fondateur de l’identité canadienne ; mémoire sensible des générations actuelles qui se sentent interpellées par le sacrifice d’une vie qui mérite profondément le respect ; et mémoire de reconnaissance toujours vive face aux conflits et aux tragédies qui continuent de déchirer le monde, alors que le Canada demeure un havre de paix.

Serait-ce un démenti à l’assertion de Chateaubriand qui déplorait dans ses écrits que l’« on vit avec un coeur trop plein dans un monde trop vide » ?

Toutes ces mémoires sont en fait l’expression d’un humanisme profond qui nourrit une certaine idée du Canada, une certaine idée de ce qu’est la nation ; du prix de la liberté de chacun(e) et de la responsabilité qu’emporte le vivre ensemble dans un monde libre.

Ce qui est remarquable et sous-tend ces différentes mémoires comme fondement national c’est que le Canada n’a pas conquis sa maturité politique internationale à la suite d’une lutte ou d’un conflit violent à l’interne, ou encore en réaction critique face à une autonomie incomplète vis-à-vis le pays de tutelle mais bien en se portant volontaire au secours et à la défense de la liberté menacée sur un autre continent dans deux pays étrangers aux prises avec l’oppression. Cette mémoire de la Grande Guerre est profondément enracinée dans ce qu’on ressent intimement être le Canada et dans cet idéal d’altruisme et de liberté qui le caractérise et qu’il continue de nourrir.

Cette réalité est illustrée éloquemment dans les pages même du passeport canadien, représentatif d’une citoyenneté enviée : aux pages 18 et 19 où est reproduite la Tour de la Paix au centre de l’édifice du Parlement; aux pages 22 et 23 où sont représentés le monument commémoratif de Vimy et l’allégorie de la mère canadienne qui pleure la perte de ses fils et filles; et enfin aux pages 32 et 33 où apparaissent l’infanterie canadienne et le monument commémoratif de guerre dans la capitale nationale. Faut-il également rappeler que le billet de banque canadien de la valeur nominale de 20 $, billet le plus couramment utilisé, représente à son avers sa Majesté et à son revers le Mémorial de Vimy. La mémoire de la Grande guerre est indissociable de l’identité canadienne.

Il ne fait aucun doute dans notre esprit que des sites funéraires et mémoriels particuliers de la Grande Guerre, front Ouest, où les troupes canadiennes ont servi avec courage, honneur et au prix des plus grands sacrifices, devraient être inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ils constituent les marqueurs d’un engagement fort et vivant en faveur de la liberté contre la barbarie et la destruction de la vie dans toutes ses formes; en faveur de la liberté contre l’idée de supériorité d’une race; en faveur de la liberté contre l’exclusion des populations de leur milieu de vie naturel et de leur condamnation à la migration.

Dans cette oeuvre d’éducation des peuples au respect des droits et des libertés, et à l’égale dignité de tout être humain, le souvenir de la Grande Guerre est un rappel fort et émouvant de ce qu’il faut tenir comme valeurs d’humanisme fondamentales afin de maintenir la paix et la concorde entre toutes les nations.

Ces convictions profondes ont toujours animé le Canada et inspirent les générations actuelles qui appuient fermement les efforts soutenus de l’association « Paysages et Sites de mémoire de la Grande Guerre » dans les démarches entreprises pour porter inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO de sept sites funéraires et mémoriels canadiens identifiés en France et en Belgique : le cimetière du Cratère Lichfield, le cimetière canadien du chemin de Givenchy, le Mémorial national du Canada à Vimy, le cimetière canadien No2 dans le parc de Vimy, le Lieu historique national du Canada Beaumont-Hamel, le Mémorial de la côte 70 à Loos-en Gohelle et le Mémorial canadien à Saint-Julien (« Le soldat en méditation »).

Cette inscription à l’UNESCO permettrait de perpétuer, au bénéfice de tous les peuples les efforts consentis par les Canadien(ne)s pour que les enseignements à tirer de la tragédie que fut la Grande Guerre continuent d’inspirer l’avènement d’une paix durable et universelle.